Arc-et-Senans
"J'ai visité en pensée bien des usines à partir de vieilles photos. Je ne m'attendais jamais à en voir une bâtie comme un temple."
Une saline conçue comme une utopie, en forme de demi-cercle et posée dans la campagne du Jura par un architecte qui voulait redessiner la société en même temps que les bâtiments, et qui n'a jamais réussi à en achever que la moitié.
J’avais lu sur la Saline Royale avant d’y aller et je n’étais toujours pas préparé à voir à quel point elle paraît étrange en vrai. Claude-Nicolas Ledoux, l’architecte que Louis XVI avait chargé des salines royales, avait reçu un cahier des charges bien pratique — traiter la saumure acheminée par canalisation depuis Salins-les-Bains, l’évaporer pour en tirer du sel, faire tout cela efficacement — et il en a fait le prétexte pour bâtir quelque chose qui tient davantage de la démonstration philosophique que de l’usine. Le résultat, achevé en 1779, est une rangée de bâtiments néoclassiques austères disposés en demi-cercle, à colonnades et frontons comme des temples grecs, construits pour produire du sel.
Une cité idéale arrêtée à mi-chemin
L’ambition réelle de Ledoux dépassait largement la saline elle-même. Ses gravures de l’époque montrent le demi-cercle que nous avons parcouru comme la seule moitié réalisée d’une cité circulaire idéale plus vaste, un véritable établissement utopique avec logements, marché, et même une église, rayonnant depuis la maison du directeur au centre comme les rayons d’une roue. Rien du reste n’a jamais été bâti — l’argent et la volonté politique se sont épuisés avant que la Révolution ne balaie ce qui restait du mécénat royal pour les grands gestes architecturaux — si bien que ce qui subsiste aujourd’hui n’est qu’un fragment d’idée plutôt que l’idée elle-même. En traversant la cour enherbée au centre, on arrive étrangement bien à ressentir la moitié manquante, la façon dont les bâtiments s’incurvent comme s’ils attendaient que le reste du cercle se referme.

Un sel qui n’a jamais tout à fait payé ses propres frais
La saline a fonctionné pendant près d’un siècle, faisant bouillir la saumure de Salins dans d’énormes chaudières à l’intérieur des ateliers, mais elle n’a jamais été particulièrement rentable — la saumure acheminée par canalisation perdait en concentration sur les huit kilomètres depuis Salins, et le sel moins cher venu d’ailleurs en France la grignotait sans relâche. Elle a fermé en 1895, s’est dégradée pendant des décennies, avant d’être sauvée et restaurée à partir des années 1960, pour finir classée au patrimoine mondial de l’UNESCO et devenir un lieu d’expositions et d’événements. Dans l’une des ailes, un petit musée consacré à l’œuvre plus large de Ledoux m’a donné envie de faire un détour vers ses autres bâtiments, dont la plupart, contrairement à celui-ci, n’existent plus.

Quand y aller : Du printemps au début de l’automne, quand les jardins de la cour sont en fleurs et que le site accueille parfois des expositions en plein air dans la lumière du soir.
Continuez à explorer
Plus sur Jura
Continuez à explorer
Plus sur Jura
france Arbois
La capitale officieuse du vin du Jura, une ville de pierre au bord de la Cuisance où Louis Pasteur a mené ses premières recherches sur le vin et où le vin jaune, l'étrange spécialité locale au caractère de xérès, vieillit encore en fût plus de six ans.
Explore
france Salins-les-Bains
Une saline classée à l'UNESCO bâtie au fond d'une gorge fluviale, où j'ai marché dans des galeries souterraines qui ont financé la Franche-Comté pendant mille ans avant de me baigner dans la même saumure qui a fait la fortune de la ville.
Explore
france Pupillin
Un village d'à peine deux cents habitants et à peu près autant de caves, capitale autoproclamée du cépage Poulsard, où presque une porte sur deux semblait s'ouvrir sur la cave familiale de quelqu'un.
Explore
france Dole
La ville où Louis Pasteur est né dans une tannerie au bord du canal, et où les rues à arcades de la vieille ville m'ont convaincu que le Jura cachait depuis toujours une vraie petite cité à sa lisière.
Explore
france Champagnole
Une paisible ville forestière que nous avons utilisée uniquement comme base, et qui s'est révélée être la meilleure décision de tout le voyage une fois découvertes les cascades du Hérisson à deux pas en voiture.
Explore
france Château-Chalon
Un village perché de cent cinquante habitants à peine qui a d'une manière ou d'une autre inventé le vin jaune, et où l'abbaye en ruine au-dessus des vignes nous a offert la plus belle vue de tout le vignoble jurassien.
Explore