Un système d'irrigation vieux de 2 200 ans près de Chengdu qui arrose encore la plaine aujourd'hui, sans barrage, juste une ingénierie brillante.
J’avoue que j’ai failli faire l’impasse sur Dujiangyan. Avec Lia, on avait prévu une journée entière à Chengdu pour les pandas, et un “ancien système d’irrigation” nous semblait être un devoir scolaire déguisé en excursion. On avait tort, et je suis content qu’un type croisé dans notre guesthouse nous ait convaincus de prendre le train de quarante minutes jusque-là. Ce qui attend au bord de la rivière Min n’est pas une pièce de musée sous verre, c’est un ouvrage d’infrastructure datant d’environ 256 av. J.-C. qui, en ce moment même, continue de diviser une rivière et d’alimenter en eau la plaine de Chengdu. Sans barrage. Juste une digue, un canal, et une idée qui a survécu à toutes les dynasties depuis.
L’ingénierie, c’est toute l’histoire ici, et une fois que j’ai compris le principe, je n’ai pas arrêté de pointer du doigt. La digue Fish Mouth est cette langue de terre étroite qui s’avance dans le courant et divise physiquement la rivière Min en un canal intérieur et un canal extérieur, en utilisant uniquement la forme du lit de la rivière et la force naturelle du courant pour envoyer la bonne proportion d’eau dans chacun selon la saison, crue ou étiage. On est restés un long moment sur la passerelle suspendue au-dessus, à regarder l’eau se scinder et s’agiter, et je n’arrêtais pas de penser à quel point cette retenue est contre-intuitive. Tous les réflexes de l’ingénierie moderne disent : construis un mur. Li Bing a construit une forme à la place.

Après la digue, on a traversé jusqu’au temple Erwang, niché à flanc de colline au-dessus de la rivière et dédié à Li Bing et à son fils, à qui l’on attribue l’achèvement du projet. Fumée d’encens, escaliers de pierre raides, et une vue plongeante sur les canaux mêmes que l’on venait de parcourir : c’est une manière vraiment émouvante de boucler la boucle de ce qu’on vient de voir. Lia y a allumé un bâton d’encens, mi-sérieuse en disant qu’on devrait remercier personnellement cet homme pour les nouilles qu’on avait mangées le matin même, toutes cultivées dans des rizières irriguées par l’eau qu’il avait détournée il y a deux millénaires. Ensuite, on a flâné dans la vieille ville de Dujiangyan, où d’étroits canaux longent encore les rues commerçantes, et on a mangé un très bon bol de nouilles dan dan à un stand à quelques pas de l’eau.

Ce qui m’est resté le plus, en marchant vers le train ce soir-là, c’est l’ampleur de cette continuité. Ce système a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2000, aux côtés du mont Qingcheng tout proche, mais il n’a jamais cessé d’être un ouvrage en activité assez longtemps pour qu’on ait besoin de le sauver : il a simplement continué à faire son travail, en grande partie selon ses principes d’origine, à travers chaque régime et chaque crue depuis la dynastie Qin.
Quand y aller : Nous y sommes allés en automne, et la douceur du climat a rendu la longue marche le long des digues vraiment agréable, plutôt qu’une corvée. Si vous pouvez caler une visite au printemps début avril, visez la cérémonie de lâcher d’eau du festival de Qingming, quand le barrage saisonnier qui ferme le canal intérieur chaque hiver est ouvert en grande pompe, un moment que je regrette d’avoir manqué et pour lequel j’ai déjà envie d’y retourner.
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