Tharros
"Le vent ne s'arrête jamais ici. Je me suis dit que les Phéniciens auraient sans doute bâti ailleurs, s'ils avaient eu le choix."
Une cité phénico-romaine balayée par le vent sur la péninsule du Sinis, où des colonnes brisées se dressent entre deux mers et où les ruines sous vos pieds remontent à trois mille ans.
Tharros se dresse à la pointe de la péninsule du Sinis, sur la côte ouest de la Sardaigne, sur une bande de terre si étroite qu’on aperçoit le golfe d’Oristano d’un côté et la Méditerranée ouverte de l’autre, depuis la même crête basse. Le vent, ce jour-là, était incessant — le même vent, j’imagine, qui frappe ce promontoire depuis que les Phéniciens y ont fondé un comptoir commercial vers le VIIIe siècle avant notre ère, agrandi plus tard par les Carthaginois puis entièrement reconstruit par les Romains, qui ont laissé derrière eux les deux colonnes corinthiennes devenues l’image de carte postale du site.
Marcher sur la grille
Ce qui m’a frappé en premier, ce n’est pas les colonnes mais le tracé des rues sous mes pieds — une véritable grille romaine de dalles basaltiques, avec les ornières des roues de char encore visibles, creusées assez profondément pour que j’y glisse deux doigts. En marchant le long du decumanus vers la mer, dépassant les fondations de thermes et un baptistère paléochrétien, j’ai ressenti ce vertige très particulier de réaliser que d’ordinaires citoyens romains avaient usé ce même chemin avec leurs pieds, en allant acheter du poisson ou se disputer au sujet des impôts, deux mille ans avant que je n’y débarque avec ma bouteille d’eau et mon coup de soleil.

Le tophet et ce qui précédait Rome
Au-dessus de la fouille romaine principale, sur une colline basse, se trouve le tophet — une enceinte sacrée phénico-punique où les archéologues ont trouvé des urnes contenant les restes incinérés de nourrissons et d’animaux, témoignage d’une pratique religieuse dont les historiens débattent encore du sens. C’est un coin sombre du site, sans le prestige des colonnes en contrebas, et je me suis surpris à m’y attarder plus longtemps que devant les colonnes, essayant d’imaginer quelle certitude ou quel désespoir avait poussé des gens vers cette colline il y a trois millénaires. Quelques centaines de mètres plus loin, la trapue tour de guet espagnole, la Torre di San Giovanni di Sinis, ajoutée au XVIe siècle contre les raids barbaresques, paraît presque moderne en comparaison.
San Giovanni et le regard qui porte loin
Le minuscule village blanchi à la chaux de San Giovanni di Sinis, juste avant les ruines, abrite l’une des plus anciennes églises de Sardaigne — un édifice paléochrétien austère du VIe siècle, sans le moindre ornement attendu, seulement d’épais murs de pierre témoins de siècles d’usage continu. Je me suis assis ensuite sur les rochers au pied de la tour, mangeant un panino acheté dans l’unique boutique du village, regardant les deux mers rencontrer le même vent sous des angles légèrement différents, et j’ai pensé à quel point peu d’endroits permettent de se tenir dans trois empires à la fois sans la moindre vitrine de musée en vue.

Quand y aller : Visitez tôt le matin, à la fois pour la lumière sur les colonnes et parce que le vent et la chaleur s’intensifient au fil de la journée sans rien pour les arrêter. Avril, mai et octobre évitent le pire du soleil estival sur un site qui n’offre presque aucune ombre.