Les vastes murailles de la forteresse souabo-angevine de Lucera s'étirant le long de la colline au-dessus de la plaine du Tavoliere
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Lucera

"Frédéric II a fait construire à Lucera une forteresse assez grande pour abriter une armée. Une fois entre ses murs, on croit sans peine qu'il en a eu besoin jusqu'au dernier mètre."

Un village de collines avec un amphithéâtre romain enfoui sous un terrain de football et une forteresse souabe de la taille d'un petit royaume — la leçon d'histoire la plus étrange et la plus stratifiée du Tavoliere.

Je savais que Lucera avait une forteresse avant d’arriver. Je ne savais pas que cette forteresse était près d’un kilomètre de remparts encerclant une colline entière, construite par Frédéric II — l’empereur du Saint-Empire romain germanique que les habitants appellent encore stupor mundi, la merveille du monde — pour servir de siège à la colonie de musulmans siciliens qu’il avait déplacée ici au treizième siècle après avoir écrasé une rébellion en Sicile. Ce simple fait historique redistribue toute la lecture du village : un bourg pouillais chrétien construit sur la décision délibérée et controversée d’un empereur médiéval d’implanter une cité-garnison musulmane en son cœur, complète avec mosquée, souk et ses propres lois, qui a duré jusqu’à ce que Charles II d’Anjou expulse et réduise en esclavage la communauté soixante ans plus tard. En marchant sur les remparts de la forteresse au crépuscule, Lia et moi nous arrêtions sans cesse en pleine phrase, essayant de faire coïncider l’ampleur de ce qui nous entourait avec le peu que l’un et l’autre en avions entendu parler auparavant.

Les longs remparts de la forteresse souabo-angevine de Lucera au coucher du soleil, la plaine du Tavoliere s'étendant au loin

En contrebas de la forteresse, dans le village moderne, se trouve la deuxième couche de cette étrangeté : un amphithéâtre romain datant de l’époque d’Auguste, l’un des plus vastes d’Italie du Sud, mis au jour seulement au vingtième siècle après des siècles d’oubli sous des constructions ultérieures — dont, pendant un temps, une partie qui se trouvait sous un terrain de football, ce qui est soit une insulte à l’histoire, soit la chose la plus italienne qu’on puisse imaginer, et je n’ai toujours pas tranché. Il accueille désormais un festival estival, des acteurs se produisant sur la même pierre où des gladiateurs combattaient autrefois, les gradins encore assez lisibles pour qu’on puisse imaginer la foule.

La cathédrale au centre du village a elle-même été construite, délibérément et de manière très symbolique, sur le site de la mosquée qui servait la colonie musulmane de Lucera — une pièce de propagande architecturale du quatorzième siècle qui se lit encore clairement une fois qu’on connaît l’histoire. Je me suis tenu dans la nef, fraîche, gothique et silencieuse, en pensant à combien de villages pouillais superposent directement leurs conquêtes les unes sur les autres plutôt que de les juxtaposer.

L'intérieur gothique de la cathédrale de Lucera, construite sur le site de l'ancienne mosquée du village

Nous avons dîné dans une petite osteria à l’écart du corso principal, des troccoli — des pâtes épaisses coupées à la main, spécialité de Lucera, plus rustiques que des tagliatelles, retenant le ragù exactement comme il se doit — et le patron, une fois qu’il a compris que nous avions vraiment parcouru tout le circuit de la forteresse plutôt que de simplement photographier la porte, a sorti sans qu’on le lui demande une bouteille de Cacc’e Mmitte, l’assemblage rouge-et-blanc local, et nous a raconté plus d’histoire de Lucera qu’aucune plaque en ville n’aurait pu le faire.

Quand y aller : De mai à début juillet pour la saison du festival estival à l’amphithéâtre, ou en septembre quand la chaleur retombe et que la promenade sur les remparts à l’heure dorée devient véritablement spectaculaire. La forteresse n’offre presque aucune ombre, évitez donc les heures de midi en plein été.