Coastline of Île de la Tortue with fishing boats pulled up on the sand and green hills behind
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Île de la Tortue

"Certaines îles gardent leurs secrets dans des musées. Celle-ci se contente de continuer à vivre."

Une île en forme de tortue au large du nord d'Haïti, où l'histoire pirate et de paisibles villages de pêcheurs partagent le même rivage.

Nous avons traversé jusqu’à l’Île de la Tortue depuis Port-de-Paix à bord d’un bateau en bois ouvert, de ceux où l’on s’agrippe au plat-bord des deux mains en faisant confiance au barreur plus qu’à la mer elle-même. Lia avait lu que Christophe Colomb avait nommé l’île en 1492 parce que sa silhouette évoquait une carapace de tortue, et pendant toute la traversée elle n’arrêtait pas de se retourner pour essayer d’en voir la forme depuis l’eau. On n’y arrive pas vraiment : il faut les collines, ou une carte, ou beaucoup d’imagination. Ce que l’on voit, en revanche, en arrivant au ras des vagues, c’est à quel point l’île est verte, et comme la côte semble se replier sur elle-même, crique après crique, comme si elle avait été conçue pour cacher des bateaux.

Ce n’est évidemment pas un hasard. Les Taïnos l’appelaient Baynei bien avant l’arrivée des Espagnols puis des Français, mais ce sont les boucaniers qui ont rendu l’île célèbre, à partir de 1629 — les Frères de la Côte, cette confédération trouble et dangereuse de corsaires et de hors-la-loi qui firent de la Tortue leur base pendant une bonne partie du milieu du XVIIe siècle. Je n’arrêtais pas de penser à François l’Olonnais en marchant le long de la crête au-dessus de l’ancien mouillage, ce pirate à la réputation particulièrement brutale qui lançait ses raids contre les navires espagnols depuis ces mêmes anses. Il n’y a ici rien qui ressemble à un « musée du pirate » — aucune plaque, aucune reconstitution — seulement la géographie elle-même, ces mêmes ports naturels qui rendaient déjà ce lieu utile pour se cacher il y a trois siècles et demi.

Small wooden fishing boats anchored in a sheltered cove on Île de la Tortue

L’Espagne a cédé l’île à la France en 1697, l’intégrant à Saint-Domingue, et aujourd’hui elle constitue la commune des Palmistes, officiellement créée en 1925 — même si personne parmi ceux que nous avons rencontrés n’utilisait ce nom dans la conversation, tout le monde dit simplement « la Tortue ». Nous avons passé deux nuits chez une famille de pêcheurs près de l’eau, et notre hôte, Wilfrid, a consacré tout un dîner à nous raconter — moitié en créole, moitié dans le français appris de son grand-père — quelles criques laissaient encore remonter des fragments de canon dans le sable après les grosses tempêtes. Que ce soit vrai ou simplement une belle histoire à raconter aux visiteurs, je n’en sais rien, et honnêtement je n’ai pas eu envie de le savoir au point de demander deux fois.

A woman mending fishing nets outside a small house on Île de la Tortue at dusk

Surtout, nous avons marché — jusqu’aux terrasses cultivées où les familles font pousser ce qu’elles mangent, le long de sentiers polis par des générations de gens qui pêchent et cultivent cette île comme le faisaient leurs grands-parents, or de pirates ou non. Il règne à la Tortue une quiétude qui m’a surpris après tout ce que j’avais lu sur son passé violent. Lia l’a formulé mieux que quiconque, assise sur la plage notre dernier soir : l’île ne joue pas sa propre histoire pour les visiteurs. Elle continue simplement d’être elle-même, en forme de tortue et silencieuse, tandis que l’eau change de couleur avec la lumière.

Quand y aller : Privilégiez la saison sèche, de décembre à mars, quand la traversée depuis Port-de-Paix est la plus calme — la mer y est déjà assez rude un bon jour, mieux vaut ne pas tenter l’aventure dans d’autres conditions.