Jacmel
"Jacmel, c'est ce qui se passe quand les Caraïbes décident de prendre l'art au sérieux plutôt que de simplement se décorer."
Je suis arrivé à Jacmel dans un collectivo depuis Port-au-Prince qui a pris trois heures et m’a déposé en bordure de la ville sans indication claire de l’emplacement de quoi que ce soit. Ça ne m’a pas dérangé. La désorientation a duré environ quatre minutes — juste le temps de tourner au coin d’une rue et de me retrouver face à une maison en gingerbread si élaborément filigranée et si délibérément turquoise qu’elle semblait moins une construction qu’un argument sur ce que les bâtiments ont le droit de faire. Jacmel s’annonce ainsi. Elle n’est pas subtile sur ce qui lui importe.
Les maisons en gingerbread — les structures victoriennes en dentelle de fer forgé qui ont été construites par la classe marchande haïtienne au XIXe siècle — sont dispersées dans la vieille ville dans divers états de conservation, du soigneusement entretenu au dramatiquement délabré. Elles ont été conçues par des architectes haïtiens influencés par les techniques de construction en fonte qu’ils avaient vues à la Nouvelle-Orléans, et ils les ont adaptées en quelque chose de spécifiquement caribéen : enveloppées de vérandas sur plusieurs niveaux, avec de grands auvents pour couper la chaleur, et décorées de motifs en fer forgé qui se répètent comme de la musique. La Maison Cadet, la Maison Vital-Haïti — certaines ont des noms, la plupart non. On les trouve en marchant lentement et en regardant vers le haut.

Les ateliers de papier mâché sont ce qui maintient Jacmel sur la carte de l’art haïtien. La tradition ici remonte à des générations, et ce qui a commencé comme fabrication de masques de carnaval s’est étendu à une forme d’art complète : pièces sculpturales, grandes figures, panneaux finement peints. Plusieurs ateliers dans la vieille ville accueillent les visiteurs, et la qualité de ce qui y est fabriqué est véritablement saisissante — pas des babioles touristiques mais des œuvres artisanales réfléchies qui se trouvent aussi disponibles à l’achat. J’ai passé un après-midi dans un atelier à regarder une femme construire un masque de diable à partir de bandes de journal et de colle de farine, ajoutant couche après couche, le tout équilibré sur un moule en bois. Elle travaillait avec la précision concentrée et détendue de quelqu’un qui a fait ça dix mille fois et trouve encore de petites améliorations.
La plage de Jacmel, Cyvadier Plage juste à l’est de la ville, n’est pas du type carte postale caribéenne — le sable est sombre, les vagues sont réelles, et l’eau est claire mais fraîche. Je l’ai appréciée davantage pour toutes ces raisons. Il y avait des pélicans qui travaillaient la barre avec une efficacité improbable, et un vendeur qui vendait du lambi — conque — d’une glacière, servi froid avec du jus de citron vert pressé par-dessus. Je le mangeais debout avec les pieds dans le sable, regardant une enfant sur un âne avancer le long de la laisse de mer avec la complète indifférence au spectacle que les Haïtiens semblent avoir raffinée jusqu’à en faire une philosophie.

Le Carnaval de Jacmel, qui se tient en février avant le Carnaval national à Port-au-Prince, est la raison pour laquelle la plupart des gens viennent spécifiquement à cette période de l’année. Les rues se remplissent de figures en papier mâché — certaines de la taille de véhicules — et de musique qui commence avant l’aube et ne s’arrête pas. Les costumes ne sont pas décoratifs au sens touristique ; ils sont élaborés et spécifiques, référençant l’histoire et le folklore haïtiens de manières qui prennent du temps à déchiffrer. C’est le genre d’événement qui récompense la lenteur et la curiosité plutôt que l’instinct de tout photographier.
Quand y aller : Février pour le Carnaval — réservez l’hébergement plusieurs semaines à l’avance. De novembre à mars, c’est la saison sèche et la plus agréable pour se balader. La route depuis Port-au-Prince est mieux faite de jour ; la section de route de montagne est spectaculaire mais les virages en épingle à cheveux demandent la lumière naturelle.