Réserve de faune du Dja
"Certaines forêts, on y entre. Dans celle-ci, on nous laisse entrer."
Une forêt immense enlacée par une rivière, où les gorilles se déplacent invisibles et où les Baka connaissent chaque sentier par cœur.
J’avais lu le chiffre avant de quitter Yaoundé — 5 260 kilomètres carrés — et il ne signifiait rien pour moi jusqu’à ce qu’on soit à trois heures de la dernière route goudronnée, le pick-up peinant dans la boue rouge, et Lia a demandé « et ça commence où ? », et notre guide a simplement ri en pointant du doigt le mur de verdure devant nous. Ça ne commençait nulle part en particulier. Ça durait déjà depuis une heure autour de nous. La réserve de faune du Dja ne s’annonce pas par un portail ou un panneau ; elle devient simplement plus dense, plus sombre, plus ancienne, jusqu’à ce qu’on réalise que la canopée n’a pas laissé passer de vraie lumière depuis vingt minutes.
Ce qui m’a marqué, plus encore que la superficie, c’est l’eau. La rivière Dja encercle plus de 90 pour cent du périmètre de la réserve, si bien que l’ensemble repose comme une île qui aurait oublié qu’elle est enclavée. Nous l’avons traversée deux fois en pirogue, et chaque fois notre guide a coupé le moteur à mi-parcours pour nous laisser dériver une minute, à l’écoute. Il nous a expliqué que la rivière est la raison pour laquelle les gorilles et les éléphants ont encore un endroit où aller — elle a fait plus, au fil des décennies, pour tenir à distance bûcherons et braconniers qu’aucune clôture n’aurait pu faire. Érigée en réserve dès 1950, c’est aujourd’hui l’un des blocs de forêt primaire les mieux préservés du continent, et flottant sur cette eau brune, moteur éteint, je l’ai cru sans peine.

Nous n’avons jamais vu de gorille des plaines occidentales — je préfère être honnête là-dessus, car tous les récits que j’avais lus avant de partir laissaient entendre que la chose était presque garantie, et ce n’est pas le cas. Ce que nous avons eu, en revanche, ce sont trois jours d’indices : des empreintes de phalanges pressées dans la boue tendre, un nid de branches pliées que notre pisteur estimait vieux d’un jour à peine, des cris de chimpanzés quelque part sur la gauche qui m’ont donné la chair de poule alors même qu’on ne les a jamais aperçus. Notre guide, qui a grandi en lisière de la réserve, se déplaçait au milieu de tout cela comme s’il lisait un journal — cette empreinte, cette crotte, cette tige brisée, tout lui racontait une histoire que je ne savais pas voir. Il avait passé du temps auprès des communautés baka qui chassent et cueillent encore à l’intérieur et autour de la réserve, et l’on sentait que son savoir de la forêt venait autant d’elles que de toute formation de garde forestier.

Le dernier soir, assis près du feu, la boue encore collée aux genoux, j’ai compris pourquoi si peu de visiteurs viennent jusqu’ici, comparé aux parcs plus accessibles du Cameroun — il n’y a pour ainsi dire aucune infrastructure, aucun lodge avec piscine, rien de confortable dans tout cela. C’est précisément pour cela que ça fonctionne encore. Plus d’une centaine d’espèces de mammifères vivent dans un lieu qu’on laisse, pour l’essentiel, tranquille, et Lia a dit quelque chose sur le chemin du retour qui m’est resté : que la solitude de la réserve, l’absence totale d’autres touristes, n’était pas un manque dans l’expérience. C’était l’expérience elle-même.
Quand y aller : Visez la saison sèche, de décembre à février, lorsque les sentiers forestiers deviennent un peu plus praticables, plutôt que la boue jusqu’aux cuisses à laquelle on aurait eu droit à toute autre période de l’année.
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