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Îles Derawan

"Lia a compté onze tortues avant le dîner, puis a arrêté d'essayer de tenir le compte."

Un chapelet d'îlots coralliens au large du Kalimantan oriental, où les tortues pondent sur le sable et où des méduses sans dard dérivent dans un lac caché.

Je dois avouer que je n’avais jamais entendu parler des îles Derawan avant qu’un plongeur rencontré à Berau n’insiste pour qu’on annule nos deux jours suivants et qu’on y aille, tout simplement. Le trajet depuis Balikpapan n’a rien d’un raccourci : un vol, une longue route, puis un hors-bord qui bondit sur une eau si limpide que je voyais le fond passer du sable au récif et revenir au sable — et quand on a enfin posé le pied sur l’île de Derawan elle-même, déjà couverts de sable et brûlés par le soleil, j’ai compris pourquoi ce type ne voulait rien lâcher. On est ici à la lisière du Triangle de corail, la zone de la carte qui fait s’emballer les biologistes marins, et même en pataugeant depuis le ponton, on sent que quelque chose de plus dense, de plus vivant, se joue sous la surface qu’ailleurs à Bornéo.

Nous avons posé nos affaires sur l’île de Derawan même, dans une pension en bois sur pilotis dont le plancher avait des interstices assez larges pour voir passer des poissons sous le lit. Les tortues vertes viennent pondre sur cette plage depuis des décennies, et des équipes locales suivent leur nidification depuis le début des années 2000 : chaque soir après le dîner, on marchait le long du sable à la lueur de la lampe rouge d’un guide, à l’affût des traces caractéristiques d’une femelle se hissant au-delà de la ligne de marée. Le premier soir, on en a trouvé une déjà en train de creuser, et Lia est restée accroupie là près d’une heure, dans un silence total pour ne pas l’effrayer, jusqu’à ce que les œufs soient pondus et qu’elle regagne pesamment la mer.

Green turtle nesting on the sand at night on Derawan Island

Ce sont pourtant les deux excursions à la journée au départ de Derawan qui m’ont vraiment marqué. L’île de Kakaban ne paie pas de mine vue du bateau — un rocher couvert de jungle, cerné de falaises — mais elle abrite en son cœur un lac marin fermé où des millions de méduses ont, au fil de milliers d’années d’isolement, presque entièrement perdu leur dard. J’ai nagé au milieu d’elles sans vraiment y croire, des dizaines de corps dorés et mous venant heurter sans danger mes bras et mon masque, une expérience que je n’ai jamais réussi à décrire correctement à mes amis en France sans qu’ils me soupçonnent d’exagérer. Puis Sangalaki, un peu plus loin, où nous avons mouillé au-dessus d’une station de nettoyage et attendu — en une vingtaine de minutes, une raie manta est passée juste sous nous, l’envergure plus large que ma propre taille, si près que j’en ai oublié de vérifier mon manomètre jusqu’à ce que Lia me tape sur l’épaule.

Manta ray gliding over a coral reef near Sangalaki Island

Nous mangions du poisson grillé tous les soirs au même warung près du ponton, tenu par une famille qui nous indiquait toujours quel bateau venait de rentrer avec la pêche du jour, et nous nous endormions au bruit de l’eau qui clapotait contre les pilotis sous notre chambre. C’est un endroit petit et lent, sans réelle vie nocturne, au réseau capricieux, où les journées s’organisent entièrement autour des tables de marées et des horaires de bateaux — et c’est précisément ce qui rend le voyage jusque-là si méritoire.

Quand y aller : privilégiez la période d’avril à décembre, lorsque la mer se calme et que la visibilité s’améliore ; en dehors de ces mois, la mousson agite les traversées et rend la plongée bien moins gratifiante.