Réserve naturelle de Stolby
"Krasnoïarsk s'arrête et la taïga commence, et quelque part entre les deux, les rochers se mettent à te parler."
Un territoire de taïga sauvage au sud de Krasnoïarsk, où des piliers de syénite s'élèvent au-dessus de la forêt, escaladés en solo depuis plus d'un siècle.
Je ne m’attendais pas à ce qu’un parc national commence à un arrêt de bus. Mais c’est ça, Stolby : on descend en bordure de Krasnoïarsk, on suit un sentier pavé qui s’enfonce dans les arbres, et en moins d’une heure, le bruit de la ville a disparu, remplacé par le vent qui traverse les pins de la taïga et la présence étrange et silencieuse de géants de pierre. Lia n’arrêtait pas de lever les yeux en murmurant “ce n’est pas possible”, encore et encore, tandis que nous passions pilier après pilier — près d’une centaine disséminés sur les 47 000 hectares de la réserve, certains dépassant les 100 mètres, tous en syénite, tous façonnés par environ 600 millions d’années d’érosion patiente, loin de tout regard.
Nous avons mis le cap sur Dedouchka — “Grand-père” —, la plus emblématique des formations, puis sur le Premier Pilier, tous deux accessibles par une marche facile et bien balisée depuis l’entrée. C’est une drôle de nature sauvage, si accessible ; j’ai marché des jours entiers pour atteindre des chaînes de montagnes reculées et j’y ai ressenti moins d’émerveillement qu’au pied de ces rochers, à moins d’une heure d’une ville sibérienne de plus d’un million d’habitants. Nous avons mangé des œufs durs et du pain de seigle sur un rebord plat au pied de Dedouchka, pendant qu’un type du coin faisait, à côté de nous, quelque chose entre le yoga et l’escalade libre sur la paroi rocheuse, comme si de rien n’était.

Cet homme, en fait, était sans doute un stolbiste — la réserve a sa propre sous-culture d’escalade, qui remonte au moins au XIXe siècle, bien avant que Stolby ne devienne un sanctuaire protégé en 1925. Ces grimpeurs escaladent les piliers en solo intégral, sans corde ni baudrier, et au fil des générations, ils ont forgé leur propre argot pour désigner les voies et les prises, un jargon que je n’ai jamais réussi à déchiffrer. À les regarder d’en bas, les mains dans les poches, j’ai ressenti ce vertige particulier qu’on éprouve à admirer quelque chose qu’on n’oserait jamais tenter soi-même. Lia, plus courageuse que moi, a grimpé sur une petite corniche d’une des formations les plus modestes, juste pour pouvoir dire qu’elle avait touché la roche, et elle est redescendue, souriante et légèrement essoufflée.

Nous sommes restés jusqu’à ce que la lumière s’étire, longue et dorée, entre les pins, puis nous sommes redescendus vers la ville, discutant à moitié, écoutant surtout le bruit de nos chaussures sur le sentier. Stolby n’a rien du spectaculaire d’une chaîne de montagnes ; c’est plus silencieux, on y sent quelque chose de plus ancien, comme si la forêt gardait un secret qu’elle ne révèle que peu à peu, un pilier à la fois.
Quand y aller : Venez entre juin et septembre pour profiter de sentiers secs et des piliers en pleine lumière, propices à la randonnée et à l’escalade, ou visez février-mars si vous préférez glisser à leurs pieds en ski de fond sur des pistes damées.
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