Un chaman touvain en costume cérémoniel rouge et noir accomplissant un rituel sur un flanc de colline de steppe ouverte, un cairn sacré et des drapeaux de prière derrière lui
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République de Touva

"Le chanteur diphonique avait soixante-dix ans et la seconde note venait de quelque part sous ses côtes."

Atteindre le centre de l’Asie

Touva est difficile d’accès, et cela fait partie du propos. Il n’y a pas de chemin de fer. Les vols depuis Moscou prennent quatre heures. Depuis Krasnoïarsk, la route traverse les montagnes du Saïan occidental par le parc naturel d’Iergaki — un trajet de huit heures qui serait plus court si le paysage ne réclamait pas sans cesse des arrêts. J’ai parcouru cette route avec une voiture louée fin août et suis arrivé à Kyzyl après la tombée de la nuit, m’étant arrêté onze fois sur le bas-côté.

Kyzyl est une petite capitale d’environ cent mille habitants. Sur la place centrale s’élève un obélisque marquant le centre géographique de l’Asie — une affirmation que la ville porte avec une telle assurance qu’on ne la remet pas en question, même si les géographes contestent apparemment la méthode de calcul. L’obélisque est surmonté d’un globe. Le Ienisseï commence officiellement ici, à la confluence des rivières Biy-Khem et Kaa-Khem. Se tenir au point d’origine sacré d’un grand fleuve est une chose d’une tout autre nature que de regarder une vitrine de musée qui en parle.

Le chant diphonique et son effet

Le khoomei — le chant de gorge touvain — est l’une des choses les plus étranges que le larynx humain puisse produire. Le chanteur génère un bourdon dans la poitrine et amplifie simultanément les harmoniques dans la cavité nasale et la gorge pour produire une seconde hauteur, mélodique, qui semble provenir d’un autre instrument dans une autre pièce. Je l’ai entendu d’abord dans un centre culturel de Kyzyl, la version officielle : polie, précise, pédagogique. Puis plus tard, dans une maison d’hôtes à la campagne où l’oncle de quelqu’un a joué après le dîner, de façon informelle, le regard posé sur rien en particulier — et cette version-là était tout autre chose.

L’Orchestre national touvain joue des instruments traditionnels accompagnés de chant diphonique. L’igil — un instrument à archet à deux cordes surmonté d’une tête de cheval sculptée — produit un son qui semble mieux convenir à la steppe et au ciel ouvert qu’à n’importe quelle salle de concert.

Chamans et paysages sacrés

Le chamanisme n’a jamais totalement quitté Touva, malgré la répression soviétique. Les sociétés chamaniques qui opèrent ouvertement à Kyzyl couvrent un éventail mêlé : certaines sont des organisations de préservation culturelle, d’autres des pratiques cérémonielles actives, d’autres encore occupent le terrain difficile entre les deux. J’ai visité un centre sur recommandation et assisté à une consultation qu’il ne m’appartenait pas d’interpréter.

Le paysage lui-même fonctionne comme une sorte de texte. Les ovaa — cairns de pierre avec drapeaux de prière — marquent les sommets de collines et les cols de montagne. On en fait le tour dans le sens des aiguilles d’une montre et l’on y laisse quelque chose si l’on a quelque chose à laisser. La steppe entre Kyzyl et la frontière mongole est sans arbres et immense, et le ciel au-dessus est de ceux qui font que la théologie prend sens d’une manière qui vous surprend.

Dans la taïga

La partie nord de Touva est une taïga sibérienne dense, traversée de rivières et de pistes de rennes. Le district de Todja abrite des éleveurs de rennes touvains dont le peuple vit dans des choums — des structures semblables à des tipis — et se déplace au gré des saisons avec leurs troupeaux. L’accès exige de la préparation, des permis, et soit un guide local soit une vraie autonomie. Je ne suis pas allé jusque-là lors de ce voyage. C’est la raison pour laquelle j’y retourne.

Quand y aller : Juillet et août pour parcourir la steppe, descendre en rafting le Kaa-Khem et le Biy-Khem, et assister au festival de musique Oustouou-Houree fin juillet, qui attire des chanteurs diphoniques de toute l’Asie centrale. Juin est bon et moins fréquenté. Septembre pour la lumière dorée et les températures qui se rafraîchissent avant que la neige ne ferme les cols. Le voyage hivernal est possible mais demande une sérieuse préparation et des contacts locaux.