Valença
"Valença a passé trois siècles construite pour tenir l'Espagne à distance, et maintenant elle lui vend surtout des serviettes de toilette bon marché."
Une ville-forteresse en forme d'étoile qui toise l'Espagne de l'autre côté du fleuve Minho, sa double ceinture de murailles du dix-septième siècle montant encore la garde sur une frontière qui n'a plus eu besoin d'être surveillée depuis des décennies.
Je suis entré dans la vieille ville de Valença par l’une des portes voûtées de la muraille extérieure et j’ai immédiatement perdu le sens de l’orientation, ce qui, j’ai appris plus tard, est voulu — la forteresse a été dessinée en forme d’étoile précisément pour désorienter tout assaillant, avec des bastions orientés de sorte que les défenseurs puissent tirer sur toutes les approches sans le moindre angle mort. Depuis les remparts, cependant, la désorientation cède la place à l’une des vues les plus saisissantes de toute la frontière du Minho : le fleuve en contrebas, le pont international dessiné par un élève de Gustave Eiffel, et sur l’autre rive, la ville-forteresse espagnole de Tui, dont la tour de la cathédrale répond aux murailles de Valença de façon presque symétrique. Deux villes fortifiées construites pour se toiser pendant trois cents ans, désormais séparées par dix minutes de marche sur un pont que plus personne ne prend la peine de surveiller.
Une forteresse devenue virée shopping
Ce qui m’a le plus surpris, ce n’était pas l’histoire militaire — c’était de découvrir que la Valença moderne a transformé toute sa vieille ville fortifiée en une sorte de bazar du linge de maison et des serviettes. Boutique après boutique, à l’intérieur de ces murailles du dix-septième siècle, on vend nappes brodées, draps et serviettes de bain à des touristes espagnols venus à la journée spécifiquement pour les prix, une tradition qui remonte apparemment à des décennies, à l’époque où les marchandises étaient moins chères côté portugais. C’est une collision étrange, presque comique — des fortifications de style Vauban, construites par des ingénieurs militaires français sous commandement portugais pour repousser les invasions espagnoles, abritant désormais des boutiques de linge de maison avec des mannequins en vitrine portant des peignoirs de bain. J’ai acheté un jeu de serviettes dont je n’avais absolument aucun besoin, simplement parce que la commerçante était si contente que je réside au Portugal et que je ne sois pas juste de passage.

J’ai passé une bonne partie d’une soirée à simplement marcher sur les remparts pendant que la lumière dorait au-dessus du fleuve, en passant devant une petite chapelle construite à même la muraille et une rangée de canons qui pointent encore vers l’Espagne, plus par habitude que par nécessité. Un homme du coin qui promenait son chien m’a raconté que son grand-père faisait passer du café et du sucre en fraude à travers le fleuve pendant les années de dictature, ramant la nuit quand les gardes-frontières ne regardaient pas — un détail qui a fait de toute cette forteresse moins un monument qu’un lieu où une histoire récente, réelle et légèrement illicite avait eu lieu.

Quand y aller : Au printemps ou au début de l’automne, quand les remparts se prêtent agréablement à la marche et que la ville n’est pas submergée par la foule des acheteurs venus d’Espagne le week-end.