L'Anse aux Meadows
"Debout dans cette longue maison en tourbe, je n'arrêtais pas de faire le calcul : mille ans, et le vent n'avait pas changé d'un poil."
Le seul établissement norrois confirmé en Amérique du Nord, où des longues maisons en tourbe reconstruites se dressent sur une lande balayée par les vents de Terre-Neuve, cinq siècles avant que Christophe Colomb ne prenne la mer.
J’ai roulé huit heures sur la péninsule du Grand Nord de Terre-Neuve pour arriver ici, et pendant les deux dernières la route s’est réduite à une seule voie serpentant entre tourbières et rochers, avec pour seul décor des épinettes rabougries et quelques panneaux avertissant de la présence d’orignaux. Puis, d’un coup, les arbres ont complètement disparu et le terrain s’est aplati en une prairie ouverte descendant vers une mer grise et agitée. Il y a une raison pour laquelle les Norrois ont choisi cet endroit précis : c’est le seul bout de côte sur des kilomètres qui ne soit pas une falaise. Je me suis garé près d’un centre d’accueil qui paraissait presque trop modeste pour ce qu’il protège, puis j’ai marché le long de la passerelle en bois vers trois formes bombées de tourbe et de bois, basses sur l’horizon, comme quelque chose qui aurait poussé là plutôt qu’été construit.
Raisins, fer et une noix de beurre
Ce qui vous convainc que tout ça est réel, ce ne sont pas les longues maisons reconstruites — aussi soignées soient-elles, ça reste des suppositions savantes. Ce sont les détails de la véritable fouille des années 1960, conservés dans le petit musée : une broche de manteau en bronze, des rivets de fer du type utilisé sur les navires vikings, un fusaïole pour filer la laine, et — le détail qui a fini par balayer tous mes doutes — une noix de beurre, un arbre qui ne pousse nulle part près de Terre-Neuve. Il ne pousse que bien plus au sud, ce qui veut dire que les gens qui vivaient ici vers l’an 1000 étaient déjà descendus vers le golfe du Saint-Laurent, ou plus loin encore, pour ramasser des choses et les rapporter chez eux. Cet endroit, ce n’est pas juste « les Vikings ont atteint l’Amérique ». C’est une étape, un camp de base pour quelque chose de plus vaste que les sagas ne se rappellent qu’à moitié.

À l’intérieur de la longue maison principale, un interprète costumé entretenait un feu de tourbe dans le foyer central, et la fumée stagnait à hauteur de tête d’une façon qui vous piquait les yeux et expliquait parfaitement pourquoi les maisons de tourbe norroises ont des portes si basses — on apprend vite à se baisser. C’était un gars du coin, né à quarante minutes de là sur la côte, et il parlait de la fouille comme on parle de l’histoire de sa propre famille, ce qui, d’une certaine manière étrange, est désormais le cas. Les Terre-Neuviens ont adopté ce site comme une sorte de mythe fondateur, même si, génétiquement et culturellement, il n’y a aucune continuité — c’est plutôt que l’isolement et la mer ici n’ont pas changé, alors l’histoire colle toujours au paysage.
Cinq cents ans avant Christophe Colomb
Ce que le titre « premiers Européens en Amérique » fait perdre de vue, c’est à quel point ce site est peu triomphant. Pas de fort, pas d’or, pas de grand récit — juste trois ou quatre petits bâtiments, un atelier de forge, des traces de réparation de bateaux, et des indices archéologiques que les Norrois sont restés peut-être une décennie avant d’abandonner les lieux, probablement après des conflits avec les peuples autochtones qu’ils appelaient Skræling. Les sagas islandaises plus tardives — les sagas du Vinland — décrivent exactement ce type de rencontre et exactement ce type de repli. Debout sur la prairie, le vent soufflant droit du courant du Labrador, j’ai compris ce repli de manière presque instinctive. C’est d’une beauté renversante et d’une exposition renversante aussi, un endroit qui ne récompense personne qui ne soit pas extrêmement endurant.

J’ai dîné ce soir-là à St. Lunaire-Griquet, dans un petit restaurant qui avait des airs de fête de cuisine familiale, langues de morue et tarte à la chicoutai, en écoutant un violoneux qui avait visiblement déjà joué ce même répertoire pour un millier de touristes avant moi et qui, pourtant, y mettait encore tout son cœur. C’est ça, la pointe de Terre-Neuve : il faut faire un effort pour l’atteindre, et la récompense est à la hauteur de cet effort.
Quand y aller : de juin à septembre, quand le site et le centre d’accueil sont pleinement ouverts et que l’hiver brutal de la péninsule s’est retiré ; juillet offre les meilleures chances de voir encore des icebergs dériver vers le sud depuis le Groenland.