The Hassan Tower and its field of broken columns at golden hour in Rabat
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Rabat

"La capitale murmure tandis que le reste du Maroc crie."

La capitale posée du Maroc, là où ruines antiques et jardins royaux rencontrent une scène d'art contemporain florissante au bord de l'Atlantique.

Chaque pays a une ville que les voyageurs ignorent, et au Maroc cette ville c’est Rabat. Les cars de touristes filent vers Marrakech pour le spectacle, vers Fès pour l’histoire, vers Chefchaouen pour les photographies. Rabat, la capitale, est laissée aux diplomates et aux fonctionnaires — et c’est exactement pour ça qu’il faut y aller. C’est le Maroc dans sa forme la plus posée : une ville de larges boulevards et de lumière atlantique, de jardins où le jasmin fleurit sur des pierres romaines, d’une médina où l’on peut flâner sans qu’un seul commerçant vous attrape par la manche. Si Marrakech est du jazz — bruyant, improvisé, grisant, épuisant — Rabat est de la musique de chambre : structurée, élégante, profondément gratifiante si l’on y prête attention.

La Tour Hassan est le monument qui définit la ligne d’horizon et hante l’imagination. En 1195, le sultan almohade Yacoub el-Mansour entama la construction de ce qui devait être la plus grande mosquée du monde islamique occidental — une salle de prière si vaste qu’elle aurait éclipsé tout ce qui existait à Cordoue ou au Caire. Le minaret devait s’élever à 86 mètres. Mais el-Mansour mourut en 1199, et le projet mourut avec lui. La tour n’atteignit que 44 mètres avant que les maçons ne posent leurs outils, et elle se dresse là depuis plus de huit siècles : un monument à l’ambition interrompue, ses murs de grès rouge sculptés de motifs géométriques qui se raffinent à mesure qu’ils montent, comme si les artisans avaient su qu’ils manquaient de temps et avaient mis leur meilleur travail dans les registres supérieurs. Autour d’elle, une forêt de colonnes brisées — 348, les moignons de la salle de prière qui ne fut jamais — s’étend sur une vaste plateforme de pierre. Le matin, quand la pierre prend la couleur de l’or rose et que les ombres s’accumulent entre les colonnes, cette ruine inachevée est plus émouvante que la plupart des chefs-d’œuvre accomplis.

The historic Hassan Tower and its ancient columns in Rabat

À côté de la tour, en contraste délibéré, se dresse le Mausolée de Mohammed V, achevé en 1971 et dédié au roi qui conduisit le Maroc à l’indépendance. Là où la tour est austère et patinée, le mausolée est immaculé : marbre blanc d’Italie, toiture de tuiles vertes dans le style alaouite, coupole en acajou sculpté au-dessus des tombeaux royaux, gardes en uniformes cramoisis qui se tiennent immobiles à l’entrée. L’intérieur peut être contemplé depuis une galerie surplombant les sarcophages, et l’artisanat — zellij, stuc sculpté, calligraphie dorée — représente le sommet des arts décoratifs marocains. La juxtaposition de ces deux structures, la ruine antique et le sanctuaire moderne, séparées de quelques mètres à peine, c’est Rabat en miniature : une ville où le temps se superpose plutôt qu’il ne se remplace.

La Kasbah des Oudaïas est le quartier le plus photogénique de Rabat, une enclave fortifiée à l’embouchure du Bou Regreg dont les ruelles bleu et blanc rivalisent avec Chefchaouen en beauté, mais ne reçoivent qu’une fraction de ses visiteurs. Construite à l’origine par les Almohades puis utilisée comme base par les pirates barbaresques, la kasbah est aujourd’hui un quartier résidentiel d’une tranquillité saisissante. Les bougainvilliers débordent sur les murs blanchis à la chaux. Les chats somnolers sur des seuils peints en outremer. La monumentale porte Bab Oudaïa, avec son arc en fer à cheval et ses ornements sculptés, est l’un des plus beaux exemples d’architecture almohade qui soit. À l’intérieur de la kasbah, les Jardins andalous — créés sous le Protectorat français mais inspirés du design maure — offrent ombre, chant d’oiseaux et vues sur le fleuve en direction de Salé, la jumelle plus ancienne et plus rugueuse de Rabat.

Pour visiter une cité des morts qui se sent étonnamment vivante, il faut aller à la Chellah. Cette nécropole ceinte de murs, à la lisière sud de la ville, contient les ruines du comptoir romain de Sala Colonia recouvertes d’une mosquée mérinide médiévale, de son minaret et de tombeaux royaux. Des figuiers et des herbes sauvages percent à travers le pavement romain. Des cigognes nichent au sommet du minaret en ruine, leurs immenses nids découpés sur le ciel, leurs becs claquant dans une percussion qui résonne contre les vieux murs. Un bassin rempli d’anguilles, sacré selon la tradition locale, repose parmi les tombeaux, et des femmes viennent encore y déposer des œufs et des pièces de monnaie en offrande pour la fertilité. Les couches d’histoire ici — phénicienne, romaine, islamique, coloniale, contemporaine — ne sont ni séparées ni étiquetées. Elles coexistent simplement, enchevêtrées comme les racines des arbres qui poussent entre les pierres.

Le Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain, inauguré en 2014, est la première institution d’art contemporain d’Afrique du Nord, et sa collection démantèle toute idée selon laquelle la créativité marocaine commencerait et s’arrêterait à l’artisanat traditionnel. Les expositions du musée changent fréquemment, mais on peut y croiser aussi bien de grandes installations de Hassan Hajjaj que des rétrospectives de modernistes marocains du milieu du siècle, dont l’œuvre a été injustement ignorée par le monde de l’art international.

La médina de Rabat est compacte, facile à parcourir, et d’une bienheureuse légèreté. Les souks vendent des articles du quotidien aux côtés des souvenirs touristiques, et l’absence de vendeurs agressifs fait du flânage un plaisir plutôt qu’une négociation. La Rue des Consuls — autrefois la seule rue où les consuls étrangers avaient le droit de résider — est bordée de marchands de tapis et d’antiquaires qui vous serviront le thé et vous laisseront repartir sans acheter. C’est une rupture radicale avec le combat commercial des souks de Marrakech, et pour beaucoup de voyageurs, une bouffée d’air frais bienvenue.

Quand y aller : D’avril à juin pour les brises atlantiques, les jacarandas qui fleurissent en mauve sur les avenues, et les longues soirées dorées. De septembre à octobre pour des journées chaudes et claires avec moins de monde. L’hiver est doux selon les standards européens, mais peut amener de la pluie — la Chellah sous une averse, les cigognes recroquevillées sur le minaret, a sa propre beauté austère.

La Kasbah des Oudaïas surplombant l'océan Atlantique à Rabat, Maroc