La grande mer de sable de l'Erg Chebbi et de l'Erg Chigaga, où les randonnées à dos de chameau mènent à des campements étoilés au pied des dunes les plus hautes du Maroc.
La route vers le désert est longue, et c’est voulu. Depuis Marrakech, elle grimpe sur le Haut Atlas par le col du Tizi n’Tichka, là où l’air se raréfie et où les villages berbères s’accrochent à des versants en terrasses d’amandiers et de noyers. Puis vient la descente — dans la vallée du Draa, où un ruban de palmiers suit un lit de rivière qui peut contenir ou non de l’eau, selon l’année et l’humeur du ciel. Des kasbahs en pisé apparaissent par intervalles, dorées dans la lumière de l’après-midi, leurs tours crénelées jetant de longues ombres sur le fond de la vallée. Le paysage s’assèche et s’aplanit. Les couleurs se simplifient du vert à l’ocre, de l’ocre à l’or. Au moment où l’on arrive à Merzouga, un bourg d’une seule rue qui n’existe que comme seuil, le monde a été réduit à ses éléments essentiels : terre, ciel, chaleur et la promesse du sable.
L’Erg Chebbi tient cette promesse avec une générosité qui frôle l’absurde. Les dunes atteignent 150 mètres — plus hautes que la plupart des immeubles qu’on a jamais fréquentés — et elles s’étendent en vagues ondulantes jusqu’à la frontière algérienne. Leur couleur change avec l’heure : rose à l’aube, dorée à midi, cuivrée au coucher du soleil, argentée sous la pleine lune. Les crêtes sont tranchantes comme des lames, sculptées par des vents qui réarrangent la topographie chaque nuit, si bien que le désert dans lequel on s’enfonce chaque matin n’est pas tout à fait celui qu’on a quitté la veille. Il y a quelque chose d’humiliant dans un terrain qui refuse de rester en place.

La randonnée à dos de chameau dans les dunes est l’approche classique, et c’est toujours la bonne. Les dromadaires avancent à un rythme qui force la patience — une allure lente et berçante qui laisse le temps de regarder son ombre s’allonger sur le sable, de remarquer comment le vent soulève des grains depuis la crête d’une dune et les envoie filer comme de la fumée, d’entendre le silence remarquable qui tombe dès que le dernier bruit de moteur s’efface derrière soi. Les guides berbères qui mènent ces treks ont grandi dans le désert et le traversent comme on traverse sa cuisine — par instinct, par mémoire, par une relation avec le paysage si intime qu’elle ressemble à une conversation. Ils montreront les traces d’un scarabée bousier, le terrier d’un fennec, l’endroit où un céraste a traversé la face d’une dune pendant la nuit.
Les campements dans le désert vont du simple bivouac à la tente élaborée avec tapis et coussins, mais même le plus luxueux ne peut rivaliser avec ce qui l’entoure. Le dîner est un tajine cuit sur des braises enterrées dans le sable, son couvercle scellé à la pâte, l’agneau fondant après des heures de cuisson douce. Le pain est cuit dans ces mêmes braises enfouies. Le thé à la menthe arrive dans les verres inévitables, versé de haut avec un brio qui transcende le décor. Après le dîner, les hôtes berbères sortent les tambours — le bendir et la taarija — et commencent à jouer. Les rythmes sont anciens, ancrés dans une tradition musicale antérieure à la conquête arabe, et le chant qui les accompagne est un appel-réponse qui invite à participer. On finit par taper dans les mains. On se sent un peu ridicule. On s’en fiche.
Puis la musique s’arrête, et les étoiles arrivent. C’est pour ce moment que le désert vous a préparé. Sans pollution lumineuse, sans brume, sans le bruit visuel de la civilisation, le ciel nocturne sur le Sahara n’est pas un décor — c’est une présence. La Voie lactée s’arque au-dessus en une bande dense et lumineuse qui projette des ombres réelles sur le sable. Les étoiles filantes ne sont pas des événements mais des occurrences régulières, zébrant l’obscurité toutes les quelques minutes. On s’allonge sur le dos au sommet d’une dune et on regarde vers le haut, et la densité de la lumière visible donne au ciel l’impression d’être proche, presque bas, comme si on pouvait y plonger la main. Les gens décrivent cette expérience comme spirituelle, et pour une fois le mot n’est pas une exagération.
Le lever du soleil exige un réveil matinal — quatre heures et demie, cinq heures — et une ascension jusqu’à la dune haute la plus proche dans l’obscurité. Le sable est froid sous les pieds nus. La montée est plus difficile qu’elle n’y paraît, chaque pas recule de la moitié de sa longueur. Mais la récompense est absolue : l’horizon oriental passe du noir au violet, du violet au rose, du rose à l’or, et les dunes émergent de l’obscurité en vagues d’ombre et de lumière qui changent à chaque seconde. Pendant peut-être dix minutes, tout le paysage est en mouvement — non le sable lui-même, mais la lumière qui le parcourt, recomposant le désert en quelque chose de nouveau à chaque instant. Les photographes désespèrent. Aucun appareil ne peut saisir ce que l’œil voit. On se tient au sommet d’une dune, le froid du matin sur le visage et le sable tiède qui commence à briller en dessous, et on comprend, avec une clarté qui ne nécessite aucune pensée, pourquoi les hommes sont toujours allés au désert pour retrouver quelque chose qu’ils avaient perdu.
Quand y aller : D’octobre à avril, pour des températures diurnes supportables et des nuits froides et cristallines, idéales pour l’observation des étoiles. Évitez l’été — la température du sable peut dépasser 70 degrés Celsius, et la beauté devient inaccessible derrière un mur de chaleur.
