La porte entre l'Afrique et l'Europe, une ville portuaire renaissante devenue capitale culturelle où la Méditerranée rencontre l'Atlantique.
Tanger a toujours été une ville d’arrivées et de départs, un lieu perché au bord de l’Afrique là où la Méditerranée se rétrécit jusqu’à un détroit qu’on pourrait presque traverser à la nage. Quatorze kilomètres d’eau la séparent de l’Espagne, et par temps clair on aperçoit les collines de Tarifa depuis les terrasses de la médina — l’Europe scintillant comme une rumeur à l’horizon. Cette proximité de deux mondes a façonné le caractère de Tanger plus que n’importe quel sultan ou puissance coloniale. C’est une ville qui n’appartient pleinement à aucun continent, et cette ambiguïté l’a rendue irrésistible à ceux qui prospèrent dans les espaces entre les choses.
La Kasbah couronne la vieille ville, un quartier fortifié de murs blanchis à la chaux et de lourdes portes en cèdre qui s’ouvre sur une terrasse offrant l’une des vues les plus légendaires de la Méditerranée. De là, le regard plonge sur la cascade de toits plats de la médina jusqu’au port en contrebas, les ferries glissant en entrée et en sortie comme des navettes sur un métier à tisser, et au-delà le détroit lui-même — cette étroite bande de cobalt où les courants se heurtent et où les civilisations se sont rencontrées, affrontées et échangé pendant trois mille ans. Le Musée de la Kasbah, installé dans l’ancien palais du sultan de Dar el Makhzen, conserve des mosaïques romaines, des tissages berbères et des manuscrits enluminés, mais le bâtiment lui-même — son jardin intérieur de jasmin et d’orangers, ses plafonds en bois peint — est la véritable exposition. Les rues environnantes sont étroites et escarpées, leurs murs passés au bleu et au blanc, leurs coins embaumés de copeaux de cèdre sortant des ateliers de menuiserie qui officient ici depuis des générations.

La mythologie littéraire de Tanger est indissociable de son identité. Paul Bowles est arrivé en 1947 et n’est jamais vraiment reparti, passant plus d’un demi-siècle dans un petit appartement de l’immeuble Itesa, traduisant des conteurs marocains et recevant les pèlerins du monde littéraire. William Burroughs a écrit une grande partie du Festin nu dans une chambre de l’Hôtel El Muniria, alimenté par des substances que les lois permissives de la Zone internationale rendaient faciles à se procurer. Tennessee Williams, Truman Capote, Jack Kerouac — tous sont passés par là, attirés par le faible coût de la vie, l’anonymat et le sentiment que Tanger existait en dehors des règles ordinaires. La ville fut une Zone internationale de 1923 à 1956, gouvernée par un comité de puissances étrangères, et cet apatridisme attira contrebandiers, diplomates, exilés et artistes en parts à peu près égales. On sent encore cette énergie de hors-la-loi dans les ruelles sinueuses de la médina, bien qu’elle soit aujourd’hui plus susceptible de se manifester par un vernissage que par une transaction clandestine.
Le Café Hafa est l’endroit où toute cette histoire se cristallise en une seule expérience. Perché sur une falaise au-dessus du détroit, ce salon de thé en terrasses sert du thé à la menthe et guère autre chose depuis 1921. Les Rolling Stones y ont bu. Bowles y était un habitué. Les Beatles s’y sont arrêtés. Mais le café ne vit pas de sa célébrité — pas de photographies aux murs, pas de menus dédicacés sous verre. On s’assoit sur une natte à une table basse, on commande son thé, et on regarde la lumière changer sur l’eau. Des porte-conteneurs glissent au loin. La côte espagnole apparaît et disparaît dans la brume. Le temps, ce bien si précieux, devient temporairement abondant.
La Tanger nouvelle est aussi captivante que l’ancienne. Le front de mer a été transformé par une large promenade et le cousin architectural du Grand Théâtre de Rabat — un centre des arts du spectacle qui signale les ambitions culturelles de la ville. La Ville Nouvelle est parsemée de restaurants et de bars qui attirent une clientèle jeune et cosmopolite. La zone portuaire, jadis sordide et chaotique, se réinvente en quartier culturel. Pourtant, la renaissance n’a pas effacé les aspérités de Tanger. Le Grand Socco gronde encore de trafic et de marchands. La médina exige toujours de se naviguer à l’instinct plutôt qu’à la carte. La ville garde encore ses secrets, ne les révélant qu’à ceux qui restent assez longtemps pour mériter sa confiance.
Prenez la route à l’ouest de la ville et vous arriverez au Cap Spartel, la pointe nord-ouest de l’Afrique, où un phare marque le point exact où la Méditerranée et l’Atlantique se heurtent. En contrebas du cap, les fameuses Grottes d’Hercule ouvrent dans la roche une fenêtre dont la forme, avec une précision saisissante, épouse le contour de l’Afrique. Que cette ressemblance soit naturelle ou sculptée par des siècles d’extraction de pierre dépend de qui l’on interroge. Tanger a toujours préféré ses mystères sans résolution.
Quand y aller : De mai à juin ou de septembre à octobre, pour des journées chaudes et lumineuses sans les foules d’août. L’hiver amène la pluie et de spectaculaires tempêtes atlantiques qui fouettent le Cap Spartel — magnifique si l’on aime ses villes mélancoliques. Au printemps, les collines au-dessus de la ville se tapissent de fleurs sauvages.
