The bustling Jemaa el-Fna square at dusk with food stalls and lantern light
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Marrakech

"Perdez-vous. C'est tout le principe."

Un labyrinthe sensoriel de souks, de riads et de terrasses d'où la vie médiévale de la médina se déploie face aux sommets enneigés de l'Atlas.

Il y a un moment, chaque soir, environ une heure avant que le soleil ne disparaisse derrière le minaret de la Koutoubia, où Jemaa el-Fna entame sa métamorphose nocturne. Les vendeurs de jus d’orange et les rabatteurs du jour cèdent la place à quelque chose de plus ancien et de plus étrange. La fumée monte de cent grils à charbon. Des cercles se forment autour de conteurs dont le public comprend chaque geste même lorsque le darija lui échappe. Les musiciens gnawa entament leur cliquetis métallique. Un homme avec un macaque de Barbarie sur l’épaule croise une femme qui porte un plateau de msemen en équilibre sur la tête, sans que ni l’un ni l’autre ne rompe son allure. La place n’est pas un endroit que l’on visite ; c’est un endroit qui vous arrive dessus, vague après vague, jusqu’à ce que la lumière des lanternes, l’odeur de l’agneau grillé et la pression des inconnus ne forment plus qu’une seule chose écrasante que vous passerez des années à tenter de décrire sans jamais tout à fait y parvenir.

The swirling energy of Jemaa el-Fna square at dusk in Marrakech

Quittez la place dans n’importe quelle direction et les souks vous avalent tout entier. Aucune carte ne sert à rien ici, seulement l’instinct et la volonté de se perdre. Le souk aux épices frappe le premier — des pyramides de curcuma, de cumin, de ras el hanout et de boutons de rose séchés empilés avec une précision architecturale, l’air si épais de senteurs qu’il en devient presque tactile. Plus loin, les maroquiniers frappent et cousent dans des ateliers grands comme un seuil de porte. Le souk de la dinanderie résonne de la percussion régulière du laiton que l’on façonne en lanternes, en théières et en plateaux dont les motifs géométriques obéissent à des règles mathématiques que les artisans ne sauraient nommer mais qu’ils ont héritées à travers des siècles de mémoire musculaire. Plus profond encore, les marchands de tapis attendent avec le thé à la menthe déjà versé, sachant que la transaction est aussi une mise en scène, et que les deux parties apprécient le théâtre.

Le Palais Bahia offre un autre genre d’extravagance — le genre silencieux, calculé. Son nom signifie « brillance », et chaque surface le justifie : des plafonds en cèdre sculpté si complexes qu’ils semblent respirer, des zellijes en motifs qui récompensent le regard prolongé, et des cours plantées de jasmin et de bananiers qui filtrent la lumière en quelque chose de liquide et de vert. Il fut construit pour les concubines d’un grand vizir, et il conserve encore cet air d’indulgence privée et parfumée.

Le Jardin Majorelle est plus bruyant dans sa beauté. Le bleu cobalt que le peintre français Jacques Majorelle choisit pour les murs de son atelier dans les années 1930 — un bleu si vif qu’il semble vibrer — est devenu indissociable de Marrakech elle-même. Yves Saint Laurent et Pierre Bergé sauvèrent le jardin des promoteurs, et il prospère aujourd’hui comme une jungle dense et soignée de cactus, de bougainvillées et de bambous où la lumière joue ses tours tout l’après-midi. C’est l’un des rares endroits de la ville où le silence et la couleur coexistent à égale mesure.

Mais le plaisir le plus profond de Marrakech est peut-être celui de ses riads — ces maisons à patio dont les murs extérieurs aveugles ne trahissent rien des fontaines carrelées, des orangers et des stucs sculptés qui se cachent à l’intérieur. Dormir dans un riad, c’est comprendre le génie marocain pour l’intimité, pour cette idée que la beauté n’est pas quelque chose que l’on exhibe à la rue, mais quelque chose que l’on garde derrière de lourdes portes de bois. Les soirées s’achèvent sur la terrasse, où le dîner arrive en procession de salades, de tajine et de pastilla sous un ciel qui vire du rose à l’indigo. En bas, la médina murmure, cliquète et appelle à la prière. En haut, les étoiles apparaissent une à une au-dessus de l’Atlas. Et quelque part entre la vapeur parfumée au safran du tajine et le rythme lointain des tambours de Jemaa el-Fna, on comprend que Marrakech ne se contente pas d’occuper vos sens — elle les colonise.

Une matinée au hammam boucle le circuit. Le rituel est ancien : vapeur, savon noir, un gommage si vigoureux qu’il frôle la violence, puis le soulagement soudain de l’eau tiède versée sur une peau propre. On en ressort en se sentant non seulement propre, mais d’une certaine façon simplifié, comme si la ville avait frotté tout ce qui était inutile pour ne laisser que l’essentiel.

Quand y aller : De mars à mai, pour des journées chaudes, des jardins en fleurs et des soirées parfumées au jasmin. D’octobre à novembre, pour la lumière dorée, les foules plus clairsemées dans la médina et des nuits assez fraîches pour dormir les fenêtres du riad ouvertes.

Le palais El Badi à Marrakech avec son bassin réfléchissant sous un ciel bleu dégagé