La plus grande zone urbaine sans voiture du monde et la capitale spirituelle du Maroc, où l'artisanat médiéval survit intact.
Fes el-Bali est la plus grande zone urbaine sans voiture sur terre, et ce seul fait change tout à la façon dont on s’y déplace. Ici, pas de moteurs, pas de klaxons, pas d’échappements — seulement le bruit des pas, les sabots d’un âne sur la pierre, le martèlement rythmique d’un chaudronnier, et l’appel du muezzin qui se glisse au-dessus de tout cela comme de la fumée. Neuf mille ruelles sillonnent une médina habitée en continu depuis le IXe siècle, et y entrer, c’est accepter, immédiatement et sans négociation, que l’on va se perdre. Les ruelles se rétrécissent au point que les épaules frôlent presque les deux murs. Elles se terminent en impasse sans prévenir. Elles débouchent, soudainement et de façon improbable, sur des places cachées avec des fontaines et des mosquées dont les portes ne vous sont pas permises. Se perdre n’est pas un échec de navigation. C’est tout l’objet de la chose.

La tannerie Chouara est l’image qui définit Fes pour le monde extérieur, et elle mérite sa réputation. Depuis les terrasses des boutiques de maroquinerie alentour — où l’on vous presse un brin de menthe dans la main à tenir sous le nez — on regarde en contrebas un nid-d’abeilles de cuves en pierre remplies de couleurs liquides : blanc de fiente de pigeon utilisée pour assouplir les peaux, cramoisi de coquelicot, or de safran, bleu profond d’indigo. Des hommes se tiennent debout jusqu’à la taille dans les cuves, travaillant les peaux de leurs mains et de leurs pieds selon un procédé qui n’a pas changé depuis mille ans. L’odeur est magnifique et terrible. La vue est de celles qu’on n’oublie pas. Et les articles en cuir qui émergent de cette alchimie médiévale — sacs, vestes, babouches, ceintures — se vendent dans les boutiques du dessus à des prix qui semblent dérisoires au regard du travail accompli.
Mais les tanneries ne sont qu’une salle dans un atelier à l’échelle d’une ville. Plus loin se trouve le quartier des fondeurs de laiton, où des artisans gravent d’immenses plateaux de motifs géométriques avec rien d’autre qu’un ciseau et un sens héréditaire de la symétrie. Les tisserands sont assis à des métiers en bois, entrelacant soie et laine en des étoffes dont les motifs codent des symboles berbères antérieurs à l’islam. Les menuisiers sculptent le cèdre en moucharabiehs, portes et meubles aux entrelacs si denses que le bois semble avoir été lacé plutôt que taillé. Chaque métier à Fes est une tradition vivante, pas une pièce de musée, et la différence est palpable.
La medersa Bou Inania est peut-être la plus belle réalisation architecturale de toute l’Afrique du Nord. Construite au XIVe siècle par un sultan mérinide qui aurait jeté ses livres de comptes dans une rivière en déclarant que la beauté n’a pas de prix, le bâtiment justifie pleinement son extravagance. Le stuc sculpté atteint un niveau de complexité qui semble défier les limites des mains humaines. Le travail de zellige — des milliers de pièces de céramique taillées à la main assemblées en motifs d’une précision mathématique stupéfiante — recouvre chaque mur inférieur d’une mosaïque qui récompense des heures d’observation attentive. Les claustra en cèdre filtrent la lumière en douces flaques géométriques sur le sol de marbre. C’est un bâtiment qui fait comprendre pourquoi des érudits médiévaux voyageaient des mois pour venir y étudier.
Fes est aussi, discrètement, l’une des grandes villes culinaires du Maroc. La cuisine de rue seule — des bols de bissara (soupe de pois cassés) au petit déjeuner, du kefta grillé enroulé dans du pain au déjeuner, des pâtisseries chebakia nappées de miel dans une boutique pas plus large qu’un placard — suffirait à soutenir une semaine d’exploration. Mais ce sont les cuisines privées qui abritent le véritable génie culinaire de la ville : agneau longuement mijoté aux pruneaux et aux amandes, pastilla de pigeon saupoudrée de cannelle et de sucre, citrons confits qui ont le goût de lumière solaire concentrée. Manger à Fes, c’est comprendre que la cuisine marocaine n’a jamais été simple — elle a toujours été, depuis l’origine, une architecture de saveurs aussi complexe que n’importe quel mur de medersa.
Au crépuscule, montez aux Tombeaux mérinides sur la colline qui surplombe la médina. Les ruines elles-mêmes sont modestes, mais la vue est l’un des grands panoramas urbains de la planète : toute la vieille ville étalée en contrebas dans un dense tapis de blanc et de vert, ponctuée de minarets et de quelques paraboles satellitaires, bordée d’oliveraies et des contreforts du Moyen Atlas au-delà. À mesure que la lumière décline, l’appel à la prière s’élève simultanément de dizaines de mosquées, chaque voix légèrement différente en hauteur et en cadence, créant une polyphonie accidentelle qui emplit la vallée. À cet instant, debout parmi des pierres en ruine avec la ville ancienne murmurant en contrebas, le siècle que l’on habite devient genuinement et magnifiquement incertain.
Quand y aller : D’avril à mai pour des journées douces et le parfum des fleurs d’oranger dans la médina. De septembre à octobre pour une lumière dorée et des températures agréables. Évitez le plein été — les ruelles sans ventilation piègent la chaleur comme un four.
