Un bateau en bois glissant à travers les prairies inondées des Esteros del Iberá à l'heure dorée, près de Colonia Carlos Pellegrini, en Argentine
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Colonia Carlos Pellegrini

"Le village a une rue en terre. La zone humide, elle, n'a aucune limite."

Un village à une seule rue flottant au cœur des Esteros del Iberá, où les capybaras sont plus nombreux que les habitants et où chaque lodge fait aussi office de ponton.

Colonia Carlos Pellegrini n’est pas vraiment une ville, plutôt un ponton auquel se sont accrochées quelques dizaines de maisons. La route en terre qui traverse le centre s’inonde à la moindre grosse pluie, l’électricité dépend encore d’un générateur municipal dans certains coins, et rien de tout ça n’a d’importance une fois qu’on comprend que la véritable destination, ce sont les centaines de milliers d’hectares de prairies inondées qui l’entourent de toutes parts. Lia et moi sommes arrivés après quatre heures de route à vous secouer les os depuis Mercedes, sur une piste qui alterne gravier et boue, et en moins de vingt minutes après notre arrivée au lodge, nous étions déjà sur un bateau à fond plat, glissant entre les nénuphars, avec une famille de capybaras qui nous regardait passer, parfaitement indifférente.

Les capybaras se moquent complètement de vous

C’est la chose à laquelle personne ne vous prépare vraiment : la faune ici n’a aucun réflexe de peur. Les capybaras broutent au bord de la route principale au crépuscule comme des cochons d’Inde surdimensionnés qui auraient raté la note de service sur les prédateurs. Les caïmans se prélassent sur les berges en nombre tel que ça cesse d’être remarquable dès le deuxième jour. Notre guide, un habitant du coin nommé Walter qui a passé toute sa vie sur cette eau, a coupé le moteur près d’un massif de roseaux et nous a montré une famille de cerfs des marais debout dans l’eau verte jusqu’au poitrail, et je me suis rendu compte que j’avais arrêté de prendre des photos et me contentais de regarder.

Capybaras resting on the grassy bank of the Iberá wetlands

La seule richesse ornithologique justifie le trajet. Cigognes, hérons, martins-pêcheurs, et l’improbable jabiru — une cigogne de la taille d’un petit enfant — s’alignent le long des chenaux en nombre tel qu’une paire de jumelles en devient presque superflue. À l’aube, le deuxième matin, nous sommes ressortis, café encore à la main, et la brume s’élevant de l’eau transformait tout l’estero en quelque chose de plus proche du rêve que d’un lieu réel.

La vie dans les lodges

Presque tout, dans le village, s’organise autour de l’hébergement — ce genre de petites posadas familiales où le dîner est ce que le cuisinier a préparé ce jour-là et où la conversation du petit-déjeuner se fait avec d’autres voyageurs croisés la veille sur le ponton. Nous avons logé dans un endroit modeste avec six chambres et un porche à hamac, et la propriétaire, une femme plus âgée qui avait grandi dans la colonia, nous a raconté des histoires sur l’inondation des années quatre-vingt-dix qui avait failli engloutir toute la rue. Il y a ici un rythme tranquille dans le déroulement des journées : safari matinal en bateau, longue après-midi paresseuse à fuir la chaleur, promenade du soir pour regarder les caïmans se rassembler près de la lisière de la réserve tandis que la lumière vire au cuivré.

A wooden dock stretching into the Iberá wetlands at sunset

Ce qui a le plus marqué Lia, c’est le silence entre les sons — pas de circulation, pas de musique qui s’échappe d’un bar, juste l’eau qui se déplace entre les roseaux et, de temps en temps, l’appel grave et percussif d’un singe hurleur quelque part dans la forêt-galerie de l’autre côté du lagon. Je suis allé dans une poignée de zones humides à travers le monde. Aucune ne m’a paru aussi vivante, et aussi silencieuse, en même temps.

Quand y aller : D’avril à juin et de septembre à novembre offrent les températures les plus douces et la faune la plus active ; les mois d’été de décembre à février apportent une chaleur brutale et des moustiques qui rendent les sorties en bateau nettement moins agréables.