Le moteur économique du Maroc et sa capitale Art déco, dominée par la colossale mosquée Hassan II qui surgit du rivage atlantique.
Réglons d’abord la question évidente : Casablanca n’est pas la ville du film. Il n’y a pas de Rick’s, pas de piste d’aéroport noyée dans le brouillard, pas de lettres de transit. Le film de 1942 a été tourné entièrement sur un plateau de la Warner Brothers à Burbank, en Californie, et sa version de la ville — romantique, ombreuse, peuplée de réfugiés européens désespérés — ne ressemble en rien à l’endroit réel. La vraie Casablanca est plus bruyante, plus grande, plus chaotique et plus intéressante que tout ce qu’Hollywood avait imaginé. C’est de loin la plus grande ville du Maroc, sa capitale économique, son port, son moteur. Sept millions de personnes vivent dans son étalement urbain, et elles sont trop occupées à bâtir une métropole africaine moderne pour s’inquiéter de Humphrey Bogart.
La ville possède tout de même un monument digne du cinéma, et il se dresse au bord de l’Atlantique sur un promontoire où les vagues s’écrasent contre une plateforme de pierre et où l’air salin porte l’appel à la prière au-dessus de l’eau. La mosquée Hassan II est stupéfiante par son ambition comme par son exécution. Achevée en 1993, son minaret s’élève à 210 mètres — la structure religieuse la plus haute du monde — et sa salle de prière peut accueillir 25 000 fidèles, avec de la place pour 80 000 autres sur l’esplanade. Le sol est en partie construit au-dessus de l’océan, avec des panneaux de verre permettant aux fidèles de prier au-dessus de la mer, en référence au verset coranique selon lequel le trône de Dieu repose sur l’eau. L’intérieur est une cathédrale de l’artisanat : plafonds en cèdre sculpté à la main, sols en marbre de Carrare et en onyx marocain, zellige en motifs si complexes qu’ils semblent vibrer, et une toiture rétractable qui s’ouvre sur le ciel. C’est l’une des rares mosquées du Maroc ouvertes aux non-musulmans, et la visite guidée — proposée plusieurs fois par jour — est indispensable.

Au-delà de la mosquée, Casablanca se révèle lentement, et récompense ceux qui lèvent les yeux. Le patrimoine Art déco de la ville est son grand trésor caché, héritage de l’époque du Protectorat français quand les architectes avaient licence d’expérimenter. Le centre-ville autour du boulevard Mohammed V et de la place Mohammed V abrite l’une des plus belles concentrations de bâtiments Art déco et néo-mauresque qui soit au monde. L’influence est hybride : géométrie déco classique mêlée d’arcs islamiques, de bordures de zellige et de stuc sculpté, pour un style unique au Maroc. Le Cinéma Rialto, l’Hôtel Lincoln, le bâtiment du Marché Central — ce sont des constructions d’une distinction architecturale réelle, même si des décennies d’abandon leur ont conféré une patine mélancolique. Des projets de restauration sont en cours, mais une partie de l’attrait réside précisément dans l’imperfection : peinture qui s’écaille pour révéler des couches de couleurs antérieures, ferronneries qui rouillent en formes organiques, balcons où le linge sèche entre des ornements en miettes. C’est du Déco avec un pouls, pas une pièce de musée.
Le Quartier Habous — la nouvelle médina — offre une curiosité architecturale d’un autre ordre. Construit par les Français dans les années 1930 comme une médina « moderne », il devait reproduire les formes urbaines marocaines traditionnelles avec un assainissement amélioré et des rues plus larges. Le résultat est un espace déconcertant : reconnaissable comme médina dans ses passages voûtés et ses fontaines carrelées, mais avec une régularité géométrique légèrement déstabilisante, comme le rêve d’une médina plutôt que la chose elle-même. On y trouve aujourd’hui d’excellentes pâtisseries, des marchands d’olives et le palais royal, dans une atmosphère bien plus calme que les anciennes médinas de Fès ou de Marrakech.
La scène gastronomique de Casablanca mérite son propre paragraphe. C’est une ville portuaire, et les fruits de mer y sont superbes. Les étals du Marché Central — l’ancien marché central du boulevard Mohammed V — servent des sardines grillées, des calamars frits et de la dorade si fraîche que les yeux sont encore brillants, posée sur du papier avec rien d’autre que du citron, du cumin et du pain. Les restaurants vont du petit boui-boui à tajine où le déjeuner coûte deux dollars aux établissements élégants du quartier de la Corniche où la technique française rencontre les produits marocains. Casablanca est aussi la meilleure ville du Maroc pour la street food nocturne : la fumée des merguez grillées, le grésillement du msemen sur la plancha, le parfum sucré du jus d’orange fraîchement pressé à un chariot — l’air de la nuit est un menu à lui seul.
Oui, le Rick’s Cafe existe — une reconstitution bâtie en 2004 par un ancien diplomate américain, conçue pour ressembler au décor du film, servant des cocktails et du piano live aux touristes en quête du fantasme. C’est bien fait pour ce que c’est. Mais la vraie Casablanca se trouve juste derrière ses portes : une ville vaste, imparfaite, ambitieuse, qui boit son café sur les grands boulevards, débat de football, construit des gratte-ciel, et ne regarde pas en arrière.

Quand y aller : De mars à mai ou de septembre à novembre, pour un climat atlantique doux et des températures agréables pour se promener. L’été est chaud mais tempéré par la brise océanique le long de la Corniche. L’hiver apporte quelques pluies et des ciels gris et mélancoliques qui s’accordent parfaitement avec la mélancolie Art déco de la ville.