Une ville de montagne bleutée dans le Rif où chaque ruelle est une photographie et où la vie s'écoule avec une lenteur méditative.
La première chose qu’on remarque, c’est que la couleur n’est pas uniforme. Chefchaouen n’est pas peinte d’un seul bleu — elle est peinte de tous les bleus. Les murs de l’ancienne médina glissent du bleu poudré au cobalt, du céruléen à un indigo profond, presque violet, parfois dans l’espace d’un seul escalier. Les encadrements de portes sont outremer. Les pots de fleurs reposent sur des rebords pervenche. Les chats — et il y en a beaucoup — dorment sur des marches qui fondent du turquoise au ciel. L’effet n’est pas seulement joli ; il est véritablement désorientant, comme si l’on avait pénétré à l’intérieur d’une toile peinte par quelqu’un qui comprenait le bleu à la manière dont un musicien comprend le silence — comme un médium aux variations infinies.
Les origines de cette tradition sont débattues et probablement multiples. Certains disent que des réfugiés juifs qui s’installèrent ici dans les années 1930 apportèrent la coutume de peindre les murs en bleu pour symboliser le ciel et les cieux. D’autres affirment que cela repousse les moustiques. D’autres encore suggèrent que c’était simplement un choix pratique — le badigeon de chaux mêlé de pigment bleu reflète la chaleur dans une ville de montagne où les étés peuvent mordre. Quelle que soit la vérité, le résultat est une ville devenue l’un des endroits les plus photographiés de la planète, et qui survit pourtant à sa propre célébrité avec une grâce remarquable. La médina est assez petite pour être traversée en vingt minutes, et pourtant on ne la traversera pas en vingt minutes, parce que chaque tournant révèle une nouvelle composition de mur bleu, de plante verte et de lumière dorée qui exige qu’on s’arrête, qu’on regarde, et peut-être qu’on s’assoie avec un verre de thé à la menthe pour considérer ce qu’on est en train de voir.

Chefchaouen est nichée au pied des montagnes du Rif, et le paysage s’annonce dans toutes les directions. Les deux sommets du Jebel ech-Chaouen — les “cornes” qui donnent son nom à la ville — s’élèvent directement derrière la médina, leurs flancs couverts de pins et de chênes. Des sentiers de randonnée rayonnent vers une campagne d’une beauté extraordinaire : terrasses agricoles, cascades cachées et crêtes d’où la vue s’étend jusqu’à la Méditerranée les jours de grande clarté. Le sentier vers la Mosquée espagnole, un édifice à moitié en ruine sur une colline à l’est de la ville, est la promenade essentielle du coucher de soleil. De là, toute la médina se déploie en contrebas dans une cascade de toits bleus contre des collines vertes, captant les dernières lueurs d’une façon qui fait trébucher même les photographes chevronnés sur leurs réglages.
La ville porte un caractère résolument hispano-marocain qui la distingue du reste du pays. Fondée en 1471 comme forteresse contre l’expansion portugaise, Chefchaouen absorba ensuite des vagues de réfugiés andalous — musulmans et juifs fuyant la Reconquista espagnole — qui apportèrent avec eux une architecture, une cuisine et des habitudes culturelles qui persistent encore aujourd’hui. Le plan de la médina, avec ses petites places et ses fontaines carrelées, évoque davantage le village andalou que le souk marocain. La nourriture reflète ce métissage : on trouve la bissara et les tajines aux côtés de plats d’influence espagnole, le fromage de chèvre du Rif, et le pain cuit dans des fours collectifs dont on sent la chaleur à travers les murs en passant.
Le Rif est aussi le cœur du cannabis au Maroc, et ce n’est pas un secret chuchoté mais un fait observable. Le kif — terme local pour désigner la marijuana — est cultivé dans ces montagnes depuis des siècles, et les champs de plants de cannabis sont visibles sur les flancs des collines autour de la ville. La culture qui l’entoure est complexe : techniquement illégal, mais profondément ancré dans l’économie locale, toléré dans les faits mais risqué pour les visiteurs qui prennent la tolérance pour une invitation. Le sujet mérite d’être compris plutôt que romantisé ou condamné, car il fait partie de ce qui fait du Rif le Rif — une région qui a toujours fonctionné selon ses propres règles, à bonne distance du gouvernement central de Rabat.
La cascade Ras el-Maa à la lisière orientale de la médina est l’endroit où la vie domestique de la ville rencontre son environnement sauvage. Des femmes se rassemblent pour laver la laine dans l’eau froide de la montagne. Les enfants s’éclaboussent dans les bassins en contrebas. Le son des chutes offre une percussion douce et constante qui vous accompagne dans les rues voisines. Au-delà des chutes, des sentiers s’enfoncent dans les collines où les murs bleus cèdent la place au monde vert, et la transition est si abrupte qu’elle donne l’impression de franchir une frontière entre deux pays qui se partagent par hasard une cascade.
Les soirées à Chefchaouen ont une tranquillité que Marrakech et Fès ne peuvent imaginer. La médina se vide après la tombée de la nuit. Les restaurants servent une cuisine simple et excellente — viandes grillées, salades fraîches, fromage de chèvre local arrosé d’huile d’olive et d’herbes — sur des terrasses sur les toits où les seuls sons sont les conversations, une musique lointaine et la protestation occasionnelle d’un chat. Le ciel, libéré de la pollution lumineuse qui accable les grandes villes, se remplit d’étoiles. Et les murs bleus, éclairés par quelques réverbères isolés, prennent une qualité plus profonde, presque phosphorescente, comme si la ville brillait de l’intérieur.
Quand y aller : De mars à mai pour les fleurs sauvages dans le Rif et des températures agréables pour la randonnée. De septembre à novembre pour des ciels dégagés, un air plus frais, et moins de visiteurs dans les ruelles étroites de la médina.
