A Nile crocodile resting on the muddy bank of Paga Pia's Pond under the midday sun
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Les mares aux crocodiles de Paga

"J'ai posé la main sur le dos d'un crocodile à Paga et j'ai ressenti, pendant une seconde absurde, un calme total."

Tout au nord du Ghana, des crocodiles sacrés glissent vers la main des étrangers, gardés par une croyance plus ancienne que la frontière voisine.

Nous sommes arrivés à Paga en fin de matinée, la poussière de la route venue du Burkina Faso encore collée au pare-brise, et je me souviens avoir pensé que la ville semblait bien trop paisible pour être célèbre à cause de ses crocodiles. Lia était restée sceptique tout au long du trajet depuis Bolgatanga — « des crocodiles sacrés, bien sûr, Pierre » — mais ce scepticisme a volé en éclats à l’instant où notre guide, un homme mince du nom d’Emmanuel dont la famille veillait sur la mare depuis des générations, est entré dans l’eau jusqu’aux genoux dans l’étang de Paga Pia et a prononcé des mots graves et rythmés. En moins d’une minute, une forme a bougé sous la surface, sans hâte, et un crocodile de la longueur d’une pirogue s’est hissé sur la berge comme s’il avait été poliment invité à venir nous saluer.

A local handler crouched beside a Nile crocodile at the edge of Paga Pia's Pond

Ce qui m’a frappé, ce n’était pas la taille du crocodile, mais le calme absolu de tous ceux qui nous entouraient. Emmanuel a expliqué, assis en tailleur près de la queue de l’animal pendant que je restais figé à quelques pas, que l’on croit ces créatures habitées par les esprits des ancêtres du village, et que la mare elle-même existe parce qu’un crocodile aurait jadis guidé les premiers habitants jusqu’ici, leur montrant où trouver l’eau dans un paysage qui ne pardonne pas la soif. Ce n’est pas du folklore récité pour les touristes — on le ressent dans la manière dont les gardiens parlent des crocodiles, davantage comme de vieux parents que comme des animaux sauvages. Quand Emmanuel m’a enfin fait signe d’avancer et a guidé ma main sur la peau striée de son dos, j’ai compris que je n’étais pas en train de jouer une scène pour une photo. On m’admettait, brièvement, dans une relation entre un village et une rivière qui nous précède tous.

Sunlight scattering across the surface of Paga's crocodile pond with the dry-season bank exposed

Nous nous sommes assis ensuite sur un muret près de la mare, à manger des arachides qu’une femme vendait depuis une bassine, et je n’arrêtais pas de repenser à la proximité de Paga avec la frontière — on aurait pu rejoindre le Burkina Faso à pied en vingt minutes depuis l’endroit où nous étions assis. Pendant des siècles, ce même bout de terre a servi de point de passage aux caravanes du commerce transsaharien, et j’ai été frappé de penser que les crocodiles observent ce même va-et-vient d’étrangers depuis bien plus longtemps que n’importe lequel des postes-frontières ou des clôtures qui marquent aujourd’hui la limite. Lia, qui ne touche jamais rien sans confiance préalable, a fini par s’accroupir près de l’eau une bonne dizaine de minutes, simplement à regarder deux autres crocodiles refaire surface avant de se réinstaller dans la boue, et je crois qu’aucun de nous deux n’a dit grand-chose sur le chemin du retour vers le village.

Quand y aller : Nous y sommes allés en saison sèche, et il vaut mieux caler son voyage sur cette période : entre novembre et mars, le niveau de l’eau baisse et les crocodiles se prélassent ouvertement sur les berges, ce qui rend bien plus probable d’en apercevoir plusieurs à la fois plutôt que de scruter toute la mare en quête d’un simple remous.