Twillingate
"J'ai vu des glaciers de près dans les Alpes, mais rien ne m'avait préparé à en voir un dériver devant une ville de pêcheurs comme s'il possédait le port."
La capitale des icebergs de Terre-Neuve, où de la glace vieille de plusieurs siècles dérive devant un village de pêcheurs isolé et où un phare marque toujours la limite de l'Iceberg Alley.
J’ai calé mon voyage à Twillingate autour d’un objectif unique et légèrement absurde : voir un iceberg. Cette portion de la côte nord-est de Terre-Neuve se trouve en plein dans ce qu’on appelle l’Iceberg Alley, le trajet le long duquel les icebergs vêlés des glaciers du Groenland dérivent vers le sud chaque printemps et début d’été, portés par le courant du Labrador. Les habitants appellent ça la « saison des icebergs », qui s’étend en général de mai à début juillet, et la ville a bâti autour de ça une véritable économie, sans prétention — excursions en bateau, une application de suivi qui repère la position des blocs de glace, et un festival annuel de l’iceberg qui transforme le repérage de morceaux gelés de l’Arctique en fête communautaire. Je suis arrivé en juin et j’ai eu de la chance : un bloc de la taille d’un petit immeuble de bureaux stationné juste à l’entrée du port, luisant d’un bleu discret dans les fissures là où la glace était la plus ancienne et la plus compressée.
Twillingate elle-même est un vrai « outport » — une petite communauté de pêcheurs historiquement isolée, construite à même la roche le long d’une série d’anses, reliée au continent uniquement par une chaussée depuis les années 1970. Avant cela, tout se déplaçait par bateau, et toute la disposition de la ville en porte encore la marque : des maisons serrées le long de l’eau, des quais et des « stages » (le terme traditionnel terre-neuvien pour les plateformes surélevées utilisées pour traiter le poisson) encore debout derrière certaines des vieilles maisons. La morue est la raison d’être de cet endroit pendant des siècles, et le moratoire de 1992 sur la morue a frappé Twillingate aussi durement que n’importe où ailleurs dans la province ; la ville s’est depuis tournée vers le tourisme des icebergs et une industrie du crustacé en reconstruction pour rester vivante.

Le phare de Long Point
À l’extrémité nord de l’île, le phare de Long Point se dresse au sommet d’une falaise de 90 mètres, l’un des meilleurs points de vue de toute la côte pour repérer à la fois les icebergs et, plus tard dans l’été, les baleines à bosse et les petits rorquals qui suivent les bancs de capelan près du rivage. J’y suis monté par un vent violent qui a failli emporter mon chapeau dans l’Atlantique, et je me suis tenu au bord à observer un bloc se fissurer légèrement dans la houle — un craquement sourd, puis un morceau s’est détaché et a basculé, soulevant une petite vague. C’est étrange d’assister à la désintégration, juste devant soi, de quelque chose qui s’est formé sous forme de neige au Groenland il y a des milliers d’années.

Une soirée dans l’outport
Le soir, un petit musée local installé dans une ancienne maison de marchand m’a fait découvrir le mode de vie des outports avant la chaussée — à quel point ces communautés étaient réellement isolées, dépendantes des goélettes puis, plus tard, du service de bateau côtier pour tout, du courrier aux médicaments. Ensuite, j’ai mangé des langues de morue, une véritable spécialité locale et non un euphémisme, frites dans un petit restaurant surplombant le port, tandis que la lumière restait pâle et longue bien après vingt-deux heures, cette étrange pénombre estivale des hautes latitudes qui ne se résout jamais tout à fait à devenir nuit.
Quand y aller : de fin mai à début juillet pour l’observation des icebergs au meilleur de sa saison ; l’observation des baleines s’intensifie en juillet et août à mesure que le capelan arrive près du rivage.