L'Indonesie au-dela de Bali — Temples, dragons et le bout de la carte
Le probleme de rester a Bali
J’ai failli ne pas quitter Bali. C’est le piege et le genie de cette ile — elle est si constamment belle, si accueillante, si chargee spirituellement que l’idee de faire son sac et de prendre un vol interieur vers un endroit moins peaufine semble une trahison. Les rizieres de Sidemen. Les temples d’eau. La facon dont la lumiere tombe a travers les frangipaniers sur une cour de pierre a six heures du matin. Pourquoi partir ?
On part parce que l’Indonesie n’est pas Bali. Bali est une seule ile — un minuscule outlier hindou extraordinaire dans un archipel de dix-sept mille iles s’etendant sur trois fuseaux horaires. Rester uniquement a Bali, c’est comme visiter l’Italie sans jamais quitter Venise. Venise est magnifique. L’Italie est un continent.
Yogyakarta : la culture
Le vol de Bali a Yogyakarta dure quatre-vingt-dix minutes et vous depose dans une civilisation differente. Java central est le coeur de la culture javanaise — les traditions de cour, le batik, le gamelan, le theatre d’ombres, la cuisine. Yogyakarta est la ville qui tient tout ensemble, avec une assurance qui vient du fait d’etre la capitale culturelle du quatrieme pays le plus peuple du monde.
Borobudur a l’aube est la raison pour laquelle on est venu, et ca tient ses promesses. Je suis arrive a quatre heures trente du matin, j’ai grimpe le temple dans le noir et me suis assis sur la plateforme superieure tandis que le soleil se levait sur la plaine de Kedu. La brume se levait par couches, revelant les pics volcaniques du Merapi et du Merbabu, et les soixante-douze stupas de pierre — chacun contenant un Bouddha assis — emergeaient du gris comme une meditation sur la patience elle-meme. Je suis reste assis une heure. Personne ne m’a demande de partir.

Prambanan — le complexe de temples hindous a vingt minutes de la ville — est le pendant de Borobudur et, j’oserais dire, son egal. Le temple central dedie a Shiva mesure quarante-sept metres de pierre sculptee representant le Ramayana avec un tel detail qu’on pourrait enseigner l’epopee entiere a partir des seuls panneaux en relief. A visiter au coucher du soleil quand la lumiere doree frappe les tours et que les chauves-souris commencent leur emergence nocturne.
Flores et Komodo : la vie sauvage
Le vol de Yogyakarta a Labuan Bajo, porte d’entree de Komodo, traverse la ligne de Wallace — la frontiere biogeographique ou la faune asiatique cede la place a la faune australasienne. D’un cote : singes, tigres, elephants. De l’autre : marsupiaux, cacatois et lezards de trois metres qui sont des predateurs supremes depuis avant l’existence des humains. On se trouve maintenant dans la partie de l’Indonesie qui ressemble a un documentaire animalier qui n’a pas encore ete tourne.
Le Parc national de Komodo est surréaliste. Les dragons sont impressionnants — et derangeants d’une maniere qu’aucune photo ne prepare ; ils se deplacent avec une patience qui communique une letalite ancienne et sans hate — mais ce sont les plages du parc qui ont vole la vedette. La Pink Beach tire sa couleur de fragments de corail rouge meles au sable blanc, et le snorkeling au large compte parmi les meilleurs que j’aie connus : raies manta, requins de recif, tortues de mer et jardins de corail dans une visibilite depassant trente metres.

Flores elle-meme, l’ile a la pointe ouest de laquelle se trouve Labuan Bajo, est la destination la plus sous-estimee d’Indonesie. Roulez vers l’est le long de la Trans-Flores Highway — une route sinueuse a travers des paysages volcaniques — et vous atteignez le Kelimutu, un volcan dont les trois lacs de cratere sont chacun d’une couleur differente : turquoise, vert et noir. Les habitants croient que les lacs abritent les ames des morts. Je me suis tenu sur le rebord a l’aube et j’ai compris pourquoi.
Raja Ampat : le bout du monde
Rien ne vous prepare a Raja Ampat. Le vol de Labuan Bajo fait escale par Makassar jusqu’a Sorong, a la pointe ouest de la Papouasie. De la, un bateau vous emmene dans un paysage marin d’iles calcaires en forme de champignon, couvertes de jungle, s’elevant d’une eau si claire que le corail en dessous semble assez proche pour etre touche depuis le pont. C’est l’epicentre de la biodiversite marine — plus d’especes de coraux et de poissons au metre carre que n’importe ou ailleurs sur terre.
J’ai plonge quatre fois en trois jours. Le recif de la maison de mon homestay — un simple bungalow sur pilotis gere par une famille papoue — avait plus de variete que les parcs marins de certains pays entiers. Des requins wobbegong dormant sous des coraux tabulaires. Des hippocampes pygmees plus petits que mon pouce. Des bancs de barracudas spiralant en formations qui semblaient choregraphiees. Une raie manta d’une envergure plus large que ma taille, glissant sous moi dans une eau si calme que j’entendais mon propre battement de coeur a travers le detendeur.
Le retour
Je suis revenu d’Indonesie avec quatre mille photos et la realisation inconfortable que j’avais passe la premiere semaine d’un voyage de trois semaines sur une ile de la taille d’un petit departement parce qu’elle me semblait familiere et confortable. La lecon est evidente et merite d’etre repetee : la meilleure version de n’importe quel pays est celle qui existe au-dela de l’endroit ou tout le monde va deja. L’Indonesie me l’a enseigne avec une generosite et une ampleur que je suis encore en train de digerer.
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