Gorges de Đerdap
"Ici, le Danube cesse d'être un fleuve pour devenir quelque chose de plus ancien — une frontière entre des mondes qui ne cesse de s'affirmer."
La Serbie orientale est un autre pays que Belgrade. La terre se plisse dans les Carpates méridionales et le Danube — d’ordinaire large, aux berges plates, utilitaire — devient tout autre chose : une gorge longue de cent kilomètres, les falaises s’élevant à 300 mètres des deux côtés, l’eau comprimée, verte et rapide là où elle est habituellement lente. C’est Đerdap. J’y suis venu en m’attendant à des paysages et je suis reparti avec de l’archéologie, de l’ingénierie romaine, et le sentiment persistant d’avoir été quelque part que le XXIe siècle n’a pas pleinement revendiqué.
Golubac et la route des gorges
À l’entrée occidentale de la gorge, la forteresse de Golubac s’élève d’un promontoire rocheux au-dessus du Danube en neuf tours — médiévale, partiellement restaurée, agressivement photogénique. Je suis arrivé en fin d’après-midi, quand les cars de touristes étaient partis. La lumière sur la pierre avait cet ambre particulier que le Danube produit à cette heure, la forteresse virant à l’or, la rive opposée du fleuve encore dans l’ombre. On pourrait y passer une heure sans même essayer.
La route qui traverse le parc national de Đerdap suit la rive sud du Danube, taillée dans la falaise par endroits, à peine au-dessus de l’eau ailleurs. Le trajet de Golubac vers l’est en direction de Kladovo prend presque une journée si l’on s’arrête comme il faut. Il faut s’arrêter comme il faut.
Lepenski Vir
À mi-chemin environ de la gorge, la route mène à Lepenski Vir — l’un des plus anciens établissements planifiés d’Europe, habité à partir de 7000 av. J.-C. environ. Le site a été fouillé dans les années 1960 puis partiellement submergé par le barrage hydroélectrique de Đerdap en 1972 ; ce qui a survécu a été déplacé en amont. Le musée est petit, légèrement austère, à atmosphère contrôlée. Il abrite les sculptures de grès à visage de poisson trouvées sur le site : yeux globuleux, bouches larges, expressions qui semblent taxonomiquement distinctes de tout ce qui a été fait plus tard. Elles fixent depuis leurs vitrines avec une qualité difficile à nommer — pas tout à fait de la menace, mais pas de la neutralité non plus. Je suis resté devant l’une d’elles plus longtemps que je ne reste habituellement devant quoi que ce soit.
Les falaises romaines
Trajan a construit une route à travers cette gorge vers l’an 100 pour approvisionner ses campagnes au-delà du Danube, en Dacie. Une petite inscription commémorative — la Tabula Traiana — est gravée dans la paroi de la falaise et se trouve aujourd’hui au niveau de l’eau, en grande partie submergée, visible depuis la route au-dessus selon la saison. Sur la rive roumaine, de l’autre côté du fleuve, un visage sculpté de 40 mètres du roi dace Décébale renvoie son regard depuis la roche, commandé dans les années 1990 par un homme d’affaires roumain dont les ambitions égalaient le budget. Cela ne devrait pas fonctionner comme objet culturel. Ça fonctionne quand même.
Pourquoi le trajet en vaut la peine
La route des gorges de Đerdap n’est ni rapide ni facile. Il y a des tronçons où la chaussée se dégrade, où la falaise tombe à pic dans l’eau sur votre gauche et où la paroi rocheuse se dresse à la verticale sur votre droite. Les villages sont petits et très espacés, et les stations-service méritent qu’on les repère avant d’en avoir besoin. Ce que l’on obtient en échange, c’est un corridor de paysage et d’histoire qui n’a pas été domestiqué par l’infrastructure jusqu’à la soumission — l’inscription romaine, le site néolithique, la forteresse médiévale, le roi sculpté, le tout en une journée de route le long d’un fleuve qui a bâti des civilisations sur ses deux rives et qui s’en souvient toutes.
Quand y aller : Mai-juin ou septembre sont idéaux. Le printemps amène les fleurs sauvages sur les parois de la gorge et un niveau d’eau suffisant pour les excursions en bateau dans les sections les plus étroites. Les week-ends d’août remplissent la route du parc de vacanciers serbes. L’hiver est praticable mais certains services ferment.