Afrique
Libye
"Les ruines avaient l'air de la fin de l'histoire et du début de rien."
Je suis allé en Libye en 2018, avant que les choses ne se compliquent à nouveau — ou plutôt, dans une brève accalmie entre deux complications. Le bus depuis Djerba a traversé le sud tunisien puis est entré en territoire libyen sans cérémonie, le paysage changeant imperceptiblement d’un maquis plat et délavé par le soleil à un autre. Et puis Tripoli est apparu, la Méditerranée d’un bleu impossible contre l’arc romain blanc de Marc Aurèle planté au milieu de la circulation, soutenant rien d’autre que le ciel.
Leptis Magna, c’est ce qui rendra la Libye célèbre quand le monde aura de nouveau le droit d’y aller. Construite sous Septime Sévère — né ici, puis empereur de Rome — c’est la plus grande et la mieux conservée des villes romaines du monde, et le jour où je l’ai visitée, nous étions six autres personnes. Six. Pas de grillages, pas de files guidées, pas de boutique de souvenirs pour faire pression. J’ai marché seul sur l’avenue à colonnades, les tambours de colonnes à moitié enfouis dans le sable, des lézards filant entre les chapiteaux sculptés. Le demi-cercle des gradins du théâtre donnait sur la mer. Je me suis assis au premier rang pendant une heure dans la lumière de fin d’après-midi, la pierre passant de l’or à l’ambre puis à la couleur du sang séché. Il n’y avait aucun spectacle. Ça n’avait pas d’importance.
La cuisine en Libye m’a surpris de la façon dont la cuisine me surprend toujours quand on m’a dit qu’un pays n’a rien qui vaille la peine d’être mentionné. Le bazin — une épaisse pâte d’orge cuite à la vapeur, brisée et mangée avec un ragoût d’agneau — a le goût du subsistance au sens le plus ancien du terme, quelque chose conçu pour maintenir une personne en vie dans un pays difficile. Les dattes des oasis du Fezzan arrivent sur chaque table comme une parenthèse qui arrête net la conversation. Le thé est sucré, versé en hauteur pour créer de la mousse, proposé trois fois de suite : amer comme la mort, sucré comme l’amour, doux comme la vie. J’ai suivi le rituel complet à chaque fois.
Quand y aller : D’octobre à mars. Le désert libyen atteint 45 °C en été et la côte n’est guère plus clémente. L’hiver apporte des journées fraîches et sèches — idéales pour se promener parmi les ruines et traverser le Sahara sans souffrir. Le printemps arrive vite et repart encore plus vite.
Ce que la plupart des guides ratent : Ils esquivent la Libye complètement, ou la réduisent à un avis de sécurité. La réalité dans le corridor côtier occidental et dans l’intérieur du Fezzan a été plus accessible que les gros titres ne le suggèrent par intermittence, et le patrimoine architectural — Leptis Magna, Sabratha, la vieille ville de Ghadamès — dépasse tout ce qu’on trouvera dans des pays nord-africains plus fréquentés. La Libye n’est pas une destination qu’on peut visiter à la légère, et il ne faut pas s’y aventurer sans réflexion. Mais la qualifier simplement de “dangereuse” et passer à autre chose, c’est lui rendre un mauvais service. C’est l’un des héritages méditerranéens antiques les plus significatifs qui soit, quasi intact, en attente d’un changement de climat politique.