La place Naqsh-e Jahan — l'une des plus grandes places du monde, cernée de monuments islamiques aux éblouissants carreaux turquoise.
Il y a un moment, quand on sort du bazar couvert et qu’on entre pour la première fois sur la place Naqsh-e Jahan, où le corps s’arrête tout simplement. Pas à cause de la chaleur ni de la fatigue — c’était octobre, l’air doux et chargé de safran venu d’un stand de thé juste à l’intérieur de la porte Qeysarieh — mais face à la pure improbabilité de la chose. La place fait 500 mètres de long. Ce chiffre ne signifie rien tant qu’on n’est pas à l’intérieur, et que les monuments au fond ressemblent à un mirage.
La Place à Son Propre Rythme
Naqsh-e Jahan — Image du Monde — a été tracée par Shah Abbas I au début du XVIIe siècle, et n’a cessé depuis d’essayer d’être à la hauteur de ce nom. Je suis arrivé juste après que l’appel du matin à la prière se soit tu, quand les jardiniers ratissaient encore les allées de gravier et que la fontaine commençait à peine à frémir. La Masjed-e Shah ancre l’extrémité sud : son portail d’entrée tourné de quarante-cinq degrés par rapport à l’axe de la place pour que la salle de prière soit orientée vers La Mecque, un tour de passe-passe géométrique qui fonctionne pourtant, comme une phrase qui ne devrait pas tenir la route et qui tient. Les carreaux de près ne sont pas seulement bleus — ils sont tout un argumentaire sur le bleu, du cobalt qui glisse vers le turquoise qui glisse vers l’aigue-marine pâle d’un ciel d’hiver.
Lia a passé tout un après-midi à l’intérieur de la mosquée Sheikh Lotfollah, sur le flanc est, qui n’a ni minarets ni cour, seulement un dôme intérieur continu qui change de couleur avec la lumière — crème à midi, rosé à quatre heures. Elle est ressortie plus silencieuse qu’elle n’était entrée.
Au-delà de la Place
La ville ne s’arrête pas au bord de la place. J’ai passé une matinée à me perdre délibérément dans les ruelles autour de Jolfa, le quartier arménien au sud, où la cathédrale Vank abrite ses fresques derrière de basses portes en bois et où les cafés du coin servent du café à la cardamome avec de la glace à l’eau de rose. Sur l’avenue Chahar Bagh Abbasi, les vieux platanes safavides projettent une ombre assez large pour ressembler à un abri. J’ai mangé un bol d’ash reshteh — une soupe épaisse aux nouilles avec du kashk et des oignons frits, sombre et réconfortante — dans un endroit sur la place Harun Vilayat qui n’avait pas de menu, seulement deux options, et j’ai choisi juste.
La découverte inattendue est venue à Si-o-se Pol, le Pont des Trente-Trois Arches, à neuf heures du soir. Je m’attendais à des touristes et des écrans de téléphone. Ce que j’ai trouvé, c’était des Isfahanis assis dans les alcôves de brique sous les arches, en train de chanter. Pas de la performance — ils chantaient les uns pour les autres, pour le plaisir de la résonance que la vieille pierre leur renvoyait. Je me suis assis sur la berge du Zayandeh et j’ai écouté pendant une heure sans comprendre un seul mot.
Trouver la Bonne Lumière
Isfahan se photographie mieux dans l’heure avant le coucher du soleil, quand la lumière de l’ouest frappe les carreaux de la Masjed-e Imam et que le bleu se densifie jusqu’à frôler le violet. La place ne se vide que légèrement tôt le matin, mais les ombres sont longues et les foules clémentes.
Quand y aller : Avril et mai apportent des températures douces et les jardins de roses en pleine floraison ; fin septembre à novembre offre la même douceur avec, en plus, la chaleur lumineuse de la saison des récoltes. Éviter juillet et août, où la chaleur sur la pierre à ciel ouvert est sérieuse et où la place n’offre nulle part où se réfugier.