Europe
Dalmatie
"Tous les autres littoraux que j'ai connus s'entraînaient pour celui-ci."
Je suis arrivé à Split en voiture par un après-midi de fin septembre, fenêtres ouvertes, l’Adriatique déjà visible entre les pins, et je me suis arrêté au premier bar venu à l’extérieur du palais de Dioclétien pour boire un verre de plavac mali et comprendre ce que j’avais sous les yeux. La réponse, je l’ai saisie progressivement : c’était la maison de retraite d’un empereur romain, colonisée par une ville médiévale entière — des restaurants, des appartements, des bijouteries construits directement dans les murs impériaux, des gens qui étendaient leur linge entre des colonnes qui avaient déjà deux cents ans quand Charlemagne est né. Ce feuilleté de couches, cette absence totale de révérence pour l’ordre historique, c’est la clé de la Dalmatie. Ce n’est pas un musée. C’est simplement un endroit qui n’a jamais cessé d’être habité.
La côte entre Split et Dubrovnik se vit mieux lentement, en voiture, sans programme arrêté. La Riviera de Makarska attire les foules en juillet et août pour des raisons évidentes — des falaises qui plongent dans une eau couleur piscine, des plages de galets qui tintent comme du verre sous les pieds — mais ce sont les détours qui restent. La péninsule de Pelješac, qu’on rejoint par le nouveau pont ou en ferry, produit deux des meilleurs rouges de Croatie : le Dingač et le Postup, issus du cépage plavac mali qui pousse presque à la verticale sur des coteaux exposés plein sud au-dessus de la mer. La ville de Ston possède les plus longs remparts défensifs d’Europe après la Grande Muraille de Chine, et ses huîtres, élevées dans le chenal qui coule sous ces remparts, se mangent crues avec un filet de citron dans des restaurants qui sont là depuis avant qu’il soit question de les référencer sur internet. La vieille ville de Korčula occupe une étroite presqu’île, compacte et parfaitement conservée, avec un bar au bout où l’on regarde le soleil descendre sur les îles sans que personne cherche à vous vendre quoi que ce soit.
Dubrovnik reste l’argument incontournable. Les remparts, la Stradun, les toits orangés sur le port — c’est l’une des villes les plus formellement belles que j’aie jamais traversées, et en été elle est littéralement débordée par les passagers de paquebots qui débarquent, photographient la vue et repartent. La solution n’est pas de l’éviter mais de bien choisir son moment — ou d’accepter que la meilleure version de Dubrovnik existe à six heures du matin, quand la lumière est basse et que les rues appartiennent encore aux pigeons et aux boulangeries qui lèvent leurs rideaux.
Quand y aller : De mai à mi-juin ou pendant tout le mois de septembre jusque début octobre. La mer est encore assez chaude pour se baigner bien après l’équinoxe, les restaurants fonctionnent sans file d’attente, et la route entre Split et Dubrovnik — qui devient en août une procession lente de voitures de location — retrouve de la fluidité.
Ce que la plupart des guides ratent : Ils présentent la Dalmatie comme un chapelet d’étapes côtières entre Split et Dubrovnik, réductible à un itinéraire de trois jours. Les îles demandent des ferrys, du temps et l’envie de ralentir : Brač au-delà de sa célébrissime plage de Zlatni Rat, Vis qui donne encore l’impression de garder un secret, Lastovo si loin vers le sud qu’elle n’apparaît pas sur la carte mentale de la plupart des touristes. L’arrière-pays — Sinj, Imotski, le canyon de la Cetina — est quasiment ignoré, et c’est pourtant là que survit intact le caractère le plus ancien de la Dalmatie, sans aucune de la conscience de soi que la côte a acquise après dix ans qu’on lui répète qu’elle est belle.