La mosquée Juma de Shamakhi se découpant sur un ciel d'orage caucasien, ses murs de pierre érodés par des siècles de séismes et de reconstructions
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Shamakhi

"Chaque bâtiment de Shamakhi a été reconstruit au moins deux fois. Le vin, lui, n'a jamais cessé."

Shamakhi a été la capitale du khanat de Chirvan, une étape majeure de la Route de la Soie et la victime de séismes assez catastrophiques pour faire dévier le cours de l’histoire. Le tremblement de terre de 1902 a rasé une bonne partie de ce qui avait survécu à tout le reste. Ce qui se dresse aujourd’hui est une reconstruction par couches : pierres anciennes, ajouts soviétiques, rénovations récentes, et sous tout cela le souvenir d’une ville qui fut autrefois l’un des grands comptoirs commerciaux entre la Caspienne et la Méditerranée. Je suis arrivé en sachant à peu près tout ça et j’ai passé deux jours à en ressentir le poids.

Le cépage madrasa

L’histoire du vin azerbaïdjanais s’écrit surtout aujourd’hui à Shamakhi et sur le plateau de Chirvan, ce qui est intéressant quand on songe que le pays a passé plusieurs décennies soviétiques sèches sans véritable culture viticole digne de ce nom. Ce que l’on retrouve — lentement, en petites quantités — est quelque chose de plus précis qu’un rouge caucasien générique. Le cépage madrasa est indigène, cultivé ici depuis au moins un millénaire, et il produit des vins réellement différents de tout ce que j’avais bu auparavant : profondément colorés, tanniques, avec une note de fruits secs qui évoque presque un Rhône très « vieux monde » sans tout à fait l’être non plus.

Un petit domaine familial à quelques kilomètres au sud de la ville m’a fait déguster trois millésimes du même vin sur une table en bois, à l’ombre d’une pergola de vigne. Le vigneron, un jeune homme qui avait étudié en France avant de revenir, parlait du cépage avec l’attention concentrée de quelqu’un qui cherche encore à comprendre quelque chose. J’ai acheté deux bouteilles que j’ai dû transporter avec mille précautions dans le bus du retour vers Bakou, ce que j’ai jugé être le prix juste.

La mosquée Juma et ce que laissent les séismes

La mosquée Juma de Shamakhi fait remonter sa fondation au huitième siècle, même si presque rien de la structure d’origine ne subsiste. Ce qui se dresse aujourd’hui est surtout de la pierre du dix-neuvième siècle, reconstruite après le séisme de 1859, restaurée à nouveau après 1902, et encore une fois après l’abandon soviétique. La cour est plus silencieuse qu’on ne l’imaginerait pour un site d’un tel âge et d’une telle importance. Je me suis assis sur un banc à l’ombre et j’ai regardé la lumière de l’après-midi glisser sur la pierre, usée et lissée par endroits par des mains et des pieds au fil des siècles.

À l’autre bout de la ville, un cimetière de colline abrite des pierres tombales sculptées — certaines islamiques, d’autres plus anciennes dans leur iconographie — qui précèdent la forme actuelle de la mosquée. Les gravures montrent des scènes de chasse, des motifs botaniques, des inscriptions en plusieurs écritures. C’est le genre d’endroit qui récompense l’attention lente plutôt que la photo prise à la hâte.

Le plateau au-dessus de la ville

La route qui part vers l’est de Shamakhi grimpe sur un plateau de prairie sèche et de calcaire, avec des vues qui s’étendent, les jours clairs, jusqu’au miroitement de la Caspienne à cinquante kilomètres de là. Les bergers y mènent leurs troupeaux à l’automne, et la grand-route — si l’on peut l’appeler ainsi — traverse une succession de villages où le rythme de la vie semble s’être stabilisé quelque part autour de 1975, sans trouver de raison particulière de se mettre à jour.

J’ai loué une voiture pour une demi-journée, ce que je recommande. Les transports en commun sont limités et les meilleures choses — un caravansérail en ruine juste à l’écart de la route du plateau, une boulangerie de village que j’ai trouvée à l’odeur — ne figurent sur aucune carte que j’avais.

La ville elle-même est assez compacte pour se parcourir en un après-midi. La combinaison du paysage, du vin et d’une histoire honnêtement compliquée fait de Shamakhi l’une des excursions d’une demi-journée les plus intéressantes depuis Bakou, et l’une des étapes les moins visitées d’un pays qui, en général, l’est trop peu.

Quand y aller : septembre et octobre pour les vendanges et les températures plus fraîches du plateau. Mai et juin pour les collines verdoyantes et un temps doux. La route du plateau se parcourt toute l’année mais devient traîtresse sous le verglas ; les visites hivernales sont réservées aux endurcis.