La route vers Theth a failli avoir raison de nous avant même l’arrivée. Elle est goudronnée désormais, ce que les guides traitent en tragédie et moi en grâce, car l’ancienne version était une épreuve de quatre heures faite de lacets et de prières. Même goudronnée, la descente du col de Qafa e Thorës vers la vallée est de celles où Lia cesse de parler, s’agrippe à la poignée de la portière, et où je fais semblant d’être calme. Puis les arbres s’écartent, les murailles calcaires des Montagnes Maudites se dressent de toutes parts, la petite église blanche apparaît dans son pré, et tout cela est aussitôt pardonné.
Le Village dans la Cuvette
Theth n’est pas vraiment un village au sens rangé du terme : c’est une dispersion de maisons de pierre sur le fond de la vallée, reliées par des pistes rocailleuses et par la rivière. La photographie célèbre, c’est l’église Sainte-Marie, chose simple chaulée au toit de bardeaux gris, seule dans l’herbe avec les sommets derrière. Elle a l’air mise en scène et ne l’est pas. Nous avons logé dans une maison d’hôtes tenue par une famille qui nous a nourris de byrek, de raki maison et d’une tisane de montagne préparée avec quelque chose cueilli sur le versant le matin même, et le grand-père, qui ne parlait aucune langue commune, communiquait tout l’essentiel par les sourcils et les resservis.
Sur la hauteur se dresse la kulla, la tour de réclusion. Ces tours de pierre existent à cause du Kanun, le vieux code de droit coutumier qui régissait les vendettas dans les montagnes du Nord. Un homme promis à la vengeance pouvait s’y enfermer et y survivre, parfois des années durant, tandis que les femmes lui apportaient à manger. Debout dans cette pièce froide et étroite, percée de minuscules meurtrières, j’ai trouvé tout cela bien plus saisissant que ne saurait l’être un musée. Le code était réel, les tours ont servi, et il n’y a pas si longtemps.

Cascade, Œil Bleu et le Long Chemin du Retour
Deux marches définissent un séjour ici. La plus courte grimpe vers la cascade de Grunas, qui dévale une paroi rocheuse en un seul ruban blanc ; nous nous en sommes assez approchés pour être trempés par les embruns et nous sommes restés là à sourire bêtement. Le pèlerinage plus long et plus rude mène à l’Œil Bleu de Theth — Syri i Kaltër —, un bassin de source d’un turquoise si impossible, si électrique, que j’ai cru les photos truquées jusqu’à me trouver au-dessus. L’eau est glaciale. Lia y a trempé un pied et ce fut la fin de toute ambition de baignade.

La vraie épreuve, pour les vaillants et les têtus, c’est la randonnée d’une journée par le col jusqu’à Valbona, une longue montée à travers hêtraies et éboulis qui relie les deux grandes vallées des Alpes albanaises. Nous en avons fait la moitié avant de faire demi-tour, ce dont je refuse de m’en vouloir. Certaines vues se méritent lentement, et Theth nous en a offert largement sans l’épreuve complète.
Quand y aller : de juin à septembre. La route du col et la plupart des maisons d’hôtes ferment en hiver, et la vallée se coupe vraiment du monde sous la neige. Juillet et août sont les plus fréquentés ; venez en juin pour les fleurs sauvages et l’espace.