Río Lagartos
"Le piroguier a coupé le moteur et a pointé du doigt, et tout le rivage s'est révélé fait de flamants."
Río Lagartos se trouve à l’extrême nord du Yucatán, loin au nord de la foule de Tulum, à la lisière d’une vaste réserve de biosphère où la terre se dissout en canaux de mangrove et en salines. Le village lui-même est petit et tourne entièrement autour de la pêche : barques tirées le long du malecón, filets qui sèchent, pélicans traînant sur chaque poteau disponible avec la patience de voleurs professionnels. Nous sommes venus surtout pour les oiseaux, et les oiseaux n’ont pas déçu.
Le nom signifie « rivière des lézards », une méprise des marins espagnols qui prirent les crocodiles locaux pour des caïmans, ou se trompèrent peut-être simplement de mot. Les crocodiles sont d’ailleurs toujours là : notre guide en a désigné deux allongés dans les bas-fonds comme des troncs flottants avec des opinions. Mais le vrai spectacle a des plumes.
Les flamants
Nous sommes sortis à l’aube dans une petite panga avec un guide nommé Wilbert, qui avait manifestement fait cela plusieurs milliers de fois et semblait pourtant encore y prendre plaisir. La barque se faufile par d’étroites trouées de mangrove où les hérons restent figés dans la pénombre, puis le canal s’ouvre et l’on commence à les voir : d’abord quelques-uns, puis des dizaines, puis un rivage qui est tout simplement rose aussi loin que l’on peut le suivre.

Ce sont des flamants des Caraïbes, les plus intensément colorés de toutes les espèces de flamants, et en voir plusieurs milliers s’envoler d’un coup est le genre de chose qui réajuste votre sens de l’échelle. Wilbert a gardé le moteur bas et une distance respectueuse, ce que j’ai apprécié ; c’est une zone de reproduction protégée et les oiseaux s’effarouchent facilement. Lia, qui s’était montrée sceptique devant un départ à l’aube, n’a pas dit un seul mot pendant une vingtaine de minutes, ce qui, chez Lia, est le plus grand éloge possible.
Las Coloradas, et un mot de prudence
À un court trajet en voiture vers l’est se trouvent Las Coloradas, les bassins d’évaporation de sel devenus viraux pour leur rose improbable et criard : la couleur vient des mêmes algues et artémies qui teintent les flamants de cette nuance. Ils sont véritablement étranges et beaux à voir. Ce sont aussi une exploitation industrielle de sel en activité et fragile, et après des années de foules Instagram piétinant les berges, la baignade dans les bassins est désormais interdite et l’accès contrôlé.

Allez-y avec un guide local, restez sur les sentiers autorisés et résistez à ce que votre téléphone vous dit de faire. Le rose est tout aussi rose depuis l’endroit où l’on vous permet de vous tenir.
Le village lui-même
De retour au village, le plaisir tient surtout à faire très peu de choses. Nous avons mangé un ceviche dans un endroit au bord de l’eau où le poisson nageait encore le matin même, et une assiette de poisson entier frit à laquelle je pense encore. Le soir, la chaleur cède enfin, les familles sortent sur le malecón, et la seule bande-son est le clapotis de l’eau contre les barques amarrées. Il n’y a pas de vie nocturne digne de ce nom, ce qui est précisément l’intérêt.
Quand y aller : les flamants sont présents en grand nombre d’avril à août environ, la reproduction les concentrant de la manière la plus spectaculaire en été. Allez-y à l’aube pour les oiseaux et la lumière, et réservez un guide local certifié plutôt que de débarquer en espérant.