Marib
"Une digue qui irrigua jadis une civilisation — désormais de simples murs dans le sable, et toujours impressionnants."
Il existe une certaine catégorie de ruines qui ne demande pas une grande connaissance historique pour être comprise. On se tient devant et l’échelle parle clairement : quelqu’un a fait ici quelque chose d’extraordinaire. Marib est ce genre de lieu. La Grande Digue, construite quelque part au VIIIe siècle avant notre ère, puis agrandie et reconstruite pendant mille ans, contrôla jadis les eaux de crue du Wadi Dhana et irrigua une zone agricole qui soutenait une population estimée à 50 000 personnes au beau milieu du désert d’Arabie. Ce n’est pas un petit chiffre. C’est une civilisation.
Le royaume sabéen gérait le commerce de l’encens et comprenait que contrôler l’eau dans un paysage sans eau, c’était tout contrôler en aval — économiquement, politiquement, spirituellement. Marib était leur capitale, et les ruines qui subsistent sont dispersées dans un paysage revenu au sable et à la roche au cours des quatorze siècles écoulés depuis l’effondrement final de la digue. En marchant d’un site à l’autre dans la chaleur du désert, je devais sans cesse me rappeler que ce qui ressemble à une terre désolée était, à la mémoire vivante de l’Empire romain, l’une des régions agricoles les plus productives d’Arabie.
La Grande Digue
Les ruines de la digue sont à la fois moins et plus impressionnantes que les photographies ne le suggèrent. Moins, parce que l’échelle demande un recalibrage — on s’attend à quelque chose de monumental et l’on trouve à la place deux vannes de pierre à chaque extrémité de ce qui est aujourd’hui un wadi à sec, reliées par des terrassements que le temps et l’érosion ont réduits à de larges remblais. Plus, parce qu’une fois qu’on comprend l’ingénierie — les canaux d’irrigation qui s’étendaient jadis sur 1 600 hectares dans chaque direction, les vannes qui réglaient le débit avec une précision qui ne fut pas égalée en Europe avant des siècles — la sobriété de ce qui reste devient éloquente. Voilà à quoi ressemblent mille ans d’entretien quand l’entretien s’arrête.
Le temple de Bar’an
Le Temple du dieu de la Lune, connu localement sous le nom d’Arsh Bilqis — le Trône de la reine de Saba — se dresse sur une petite élévation au sud de l’ancienne Marib, avec cinq de ses colonnes d’origine encore debout. Les colonnes sont en calcaire, hautes peut-être de huit mètres, sculptées et assemblées quelque part vers le VIIe siècle avant notre ère. Au petit matin, avant que la chaleur du désert ne devienne insistante, elles projettent de longues ombres sur le sable et la qualité du silence autour d’elles est singulière : pas vide, exactement, mais attentif. Un corbeau s’est posé au sommet d’une colonne pendant que j’étais là, a rectifié son équilibre une fois, et n’est pas reparti.
Le temple d’Awwam
L’enceinte elliptique du temple d’Awwam — le sanctuaire national du royaume sabéen — est en partie dégagée, en partie encore sous le sable. Le site est assez vaste pour qu’en parcourir le périmètre prenne vingt minutes, et il reste assez d’inscriptions sur la pierre in situ pour qu’on puisse lire, si l’on connaît l’écriture sabéenne, les noms de gens qui firent ici des offrandes votives il y a deux mille cinq cents ans. Je ne connais pas l’écriture sabéenne mais j’ai quand même passé du temps à regarder les inscriptions. Il y a dans le fait de regarder une écriture qu’on ne sait pas lire quelque chose qui n’est ni tout à fait de la compréhension ni tout à fait de l’incompréhension — quelque chose entre les deux.
La vieille ville de Marib
La vieille ville adjacente aux ruines est une étude de pragmatisme en brique crue : des maisons bâties de la même argile ocre que les ruines, des ruelles qui serpentent sans logique apparente, un petit marché qui vend des dattes, du diesel et du crédit téléphonique. Les gens d’ici vivent depuis toujours aux côtés de l’un des sites archéologiques les plus importants d’Arabie et le traitent avec la familiarité décontractée de voisins plutôt qu’avec la révérence de touristes.
Quand y aller : d’octobre à mars, avant que la chaleur du désert ne rende l’exploration des ruines en plein air inconfortable. Les arrivées de bon matin aux temples sont vivement recommandées — à 10 heures au printemps, la température grimpe vite, et la lumière de l’aube sur les colonnes de calcaire est exceptionnelle. Organisez le transport depuis Sanaa avec un guide réputé connaissant l’état actuel des routes.