Mont Narodnaïa
"Le plus haut sommet de l'Oural n'est pas célèbre. C'est en grande partie ce qui le rend digne d'y aller."
Le Narodnaïa se dresse dans le district autonome de Nénétsie, dans le nord de l’Oural, là où les montagnes rencontrent le début de la toundra arctique. Y parvenir, c’est tout le projet. La ville la plus proche dotée d’une quelconque infrastructure est Inta, que l’on atteint en train depuis Syktyvkar ou Moscou — un long trajet sur la ligne trans-ouralienne où le paysage, derrière la vitre, se vide peu à peu de tout sauf de bouleaux, puis d’épicéas, puis de rien d’autre que de buissons rabougris de toundra. Depuis Inta, il faut un transport jusqu’au départ du sentier, et de là, c’est une randonnée de plusieurs jours.
Ce que reculé veut vraiment dire
J’ai employé le mot reculé avec négligence par le passé. Le Narodnaïa l’a clarifié. Il n’y a pas de sentiers balisés au sens habituel, pas de refuges, pas de réseau mobile, aucun autre randonneur en vue des jours durant. La végétation passe de la forêt boréale au saule nain, puis à la quartzite nue et au lichen à mesure que l’on monte, et au-dessus de la limite des arbres on se retrouve pleinement à l’intérieur de ce genre de paysage qui ne vous remarque pas. L’horizon, dans toutes les directions, est inhabité.
L’approche suit la vallée de la rivière Naroda, qui est exactement aussi belle qu’une vallée fluviale arctique de fin juillet devrait l’être : eau claire sur des pierres rondes, bécasseaux dodelinant sur les berges, la rivière se tressant et se rejoignant sur une plaine d’inondation que les humains n’ont pas altérée. J’y ai filtré l’eau directement pendant trois jours sans jamais hésiter.
Le sommet lui-même
Le sommet du Narodnaïa n’est pas technique — pas de cordes, pas d’arêtes exposées, pas d’escalade au-delà de la varappe. Ce qu’il exige, c’est une navigation en mauvaise visibilité (ce qui est fréquent), des jambes solides sur la quartzite instable, et la préparation mentale à une météo qui change sans prévenir à cette latitude. Je suis monté par temps clair et redescendu dans un bref white-out qui a réduit la visibilité à dix mètres. Le plateau sommital est assez large pour que j’aie pu en sortir du mauvais côté.
Par temps clair, la vue depuis le haut est l’une de celles, authentiquement vastes. Le nord de l’Oural s’étend vers le sud en une crête ininterrompue. À l’ouest, la taïga court à plat jusqu’à l’horizon. À l’est commence le bassin versant de l’Ob. Il y a un petit trépied métallique au sommet avec un registre dans une boîte, humide sur les bords. Je l’ai signé. Il y avait peut-être quarante entrées pour tout l’été.
Le monde de la toundra
La flore au-dessus de 1200 mètres est une toundra arctique à part entière : busserole, dryade à huit pétales, bouleau nain par plaques qui rougissent si tôt fin juillet qu’elles semblent déjà automnales. Des lagopèdes se déplaçaient dans les broussailles basses par deux, m’ignorant complètement. La nuit — qui, à cette latitude en été, se distingue à peine du soir — le ciel passait par un long dégradé de l’orange au vert au bleu sans jamais atteindre la véritable obscurité.
J’ai campé deux fois sur l’approche, dans des endroits choisis pour l’abri du vent et le drainage. Les nuits étaient froides même en juillet, tombant autour de cinq degrés Celsius, mais la lumière rendait le sommeil difficile d’une manière qui ne me dérangeait pas.
Logistique et honnêteté
Ce n’est pas une destination de tout repos. Il faut de solides compétences de navigation en milieu sauvage, une semaine complète au minimum, des guides ou des recherches très approfondies sur les itinéraires d’approche, et la réelle volonté d’être loin de tout secours. Elle récompense ceux qui cherchent précisément cela — le sommet importe moins que la semaine passée à traverser un paysage intact pour y parvenir.
Quand y aller : De fin juin à début août est la seule fenêtre réaliste. La neige s’attarde sur le haut de la montagne jusqu’en juin et commence à revenir en septembre. Les journées sont quasiment sans fin à cette latitude au cœur de l’été, ce qui aide pour la navigation et pour le moral. Juillet est le mois le plus chaud et le plus stable, même si stable, dans le nord de l’Oural, est un terme relatif.