Ouman
"Un homme a bâti un paysage entier et factice pour se faire pardonner de sa femme. Je n'ai jamais autant cru à un grand geste."
Une ville de province du centre de l'Ukraine qui cache l'un des jardins paysagers les plus étranges et les plus beaux d'Europe, bâti par un comte pour la femme qu'il aimait.
Je ne m’attendais pas à être ému par un jardin. J’étais venu à Ouman, à trois heures au sud de Kiev à travers des plaines de terre noire, surtout parce que Lia avait lu quelque part une phrase au sujet d’un comte polonais qui avait bâti un parc en cadeau pour sa femme, puis avait toujours refusé de dire combien cela lui avait coûté. Ce genre d’histoire la fait fondre. Je pensais que nous marcherions une heure, mangerions un morceau et repartirions. Nous sommes restés jusqu’à la fermeture des grilles.
Sofiïvka, ou le prix de l’amour
Le parc Sofiïvka a été dessiné dans les années 1790 par le comte Stanisław Szczęsny Potocki pour son épouse Zofia, et l’homme avait manifestement un problème avec la retenue. On y trouve des cascades artificielles alimentées par des canaux creusés à la main, une rivière souterraine que l’on parcourt en barque dans l’obscurité totale, de fausses grottes conçues pour ressembler à des accidents géologiques, et une fontaine qui projette l’eau par la gueule d’un serpent de bronze à l’aide de la seule gravité et de deux siècles d’astuce hydraulique grecque. Rien de tout cela n’est naturel. Tout fait semblant de l’être. Cette honnêteté quant à son propre artifice m’a curieusement touché.
Nous avons pris la barque sur la « rivière Styx » souterraine, aussi théâtrale que son nom le laisse entendre, et avons débouché sur un étang où la lumière est revenue si brusquement qu’une vieille dame ukrainienne près de nous en a eu le souffle coupé. Lia m’a serré la main. Je ne suis pas de pierre.

La ville que se partagent deux mondes
Ouman est aussi, contre toute attente, l’un des lieux de pèlerinage les plus importants du monde juif. Le rabbin Nahman de Breslov y est enterré, et chaque année, autour de Roch Hachana, des dizaines de milliers de pèlerins hassidiques arrivent d’Israël, des États-Unis et d’ailleurs, transformant les rues tranquilles près de sa tombe en quelque chose de bruyant, de joyeux et de totalement étranger au reste de la ville. Nous y étions hors pèlerinage, le quartier était calme, et un homme qui vendait des livres religieux m’a expliqué, dans un mélange d’anglais et de gestes, que la ville retient son souffle toute l’année pour ces quelques semaines.
C’est cette superposition qui m’est restée. La folie romantique d’un comte catholique et un lieu saint hassidique, à quelques kilomètres l’un de l’autre, dans une ville que la plupart des étrangers seraient incapables de situer sur une carte. L’Ukraine n’arrête pas de faire cela : empiler des civilisations entières dans des endroits qui, depuis la route, ressemblent à n’importe où.

Un après-midi sans hâte
Nous avons fini la journée dans un café près de l’entrée du parc, à manger des varenyky aux cerises acides et à boire un kvas que le patron jurait être le meilleur de la région. Il ne l’était probablement pas, mais il y croyait avec une telle conviction qu’argumenter aurait été grossier. La lumière s’est étirée, dorée, sur les arbres du pourtour du parc, et j’ai compris pourquoi Potocki avait gardé le prix secret. Certaines choses que l’on bâtit ne sont pas faites pour être mesurées. On les traverse, simplement, avec la personne pour qui on en bâtirait une, et on laisse les grilles se refermer derrière soi.
Quand y aller : La fin du printemps et le début de l’automne sont idéaux — le parc est le plus photogénique sous les fleurs de mai et l’or de septembre. Pour assister au pèlerinage de Roch Hachana, venez en septembre ou octobre, mais réservez longtemps à l’avance et attendez-vous à une ville métamorphosée. Comme toujours en Ukraine, consultez les recommandations en vigueur et restez flexible.
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