Kharkiv
"Kharkiv n'est pas une ville qui cherche à vous séduire. Elle veut vous impressionner, ce qui est plus honnête."
Kharkiv est le genre d’endroit que l’infrastructure touristique n’a jamais vraiment rattrapé, en partie parce qu’il n’y avait pas grand-chose comme infrastructure au départ, et en partie parce que la ville s’est toujours davantage intéressée à être un lieu qu’à être une destination. Elle fut la capitale de l’Ukraine soviétique dans les années 1920 et au début des années 1930, ce qui a laissé un héritage architectural particulier, et elle possède l’une des plus fortes concentrations d’étudiants par habitant d’Europe de l’Est, ce qui lui donne un métabolisme intellectuel qui survit à l’absence d’une économie touristique classique.
La place de la Liberté et le Derjprom
La place de la Liberté — Ploshcha Svobody — est l’une des plus grandes places de ville d’Europe, une catégorie qui ne me passionne généralement pas, mais la version de Kharkiv mérite sa démesure. À une extrémité se dresse le Derjprom, un complexe constructiviste de 1928 qui ressemble à une peinture suprématiste traduite en béton armé : des bandes horizontales de verre et de pierre grise, reliées par des passerelles aériennes, s’élevant en terrasses jusqu’à une tour centrale. Ce fut l’un des premiers bâtiments entièrement soviétiques — rien de habsbourgeois ni d’impérial là-dedans — et il reste, près d’un siècle plus tard, formellement audacieux. Debout au milieu de la place vide au crépuscule, avec le Derjprom à une extrémité et le bâtiment de l’université à l’autre, j’ai eu la sensation très précise de me trouver à l’intérieur d’un projet utopique qui ne s’est pas tout à fait résolu.
L’université et le parc Gorki
L’université nationale de Kharkiv est immense, sérieuse et architecturalement théâtrale — la coupole centrale du bâtiment principal domine son quartier comme le ferait une cathédrale dans une ville moins laïque. Les rues alentour sont le territoire des étudiants : cafés bon marché, librairies aux véritables rayonnages de véritables livres, bars où les discussions comptent manifestement plus que les verres. Le parc Gorki longe la crête au-dessus de la ville et se relie à un réseau de coulées vertes qui rendent la ville bien plus praticable à pied et plus agréable à vivre que sa réputation soviéto-industrielle ne le laisse supposer.
L’héritage littéraire et scientifique
C’est une ville qui a produit Ilia Metchnikov (prix Nobel de médecine), plusieurs figures littéraires majeures de l’ère soviétique, et une école de physique antérieure à la période soviétique. L’image intellectuelle qu’elle a d’elle-même n’est pas imaginaire : il y a une densité de musées, d’instituts et d’établissements de recherche en activité que l’on ressent comme une qualité d’attention dans la population. J’ai visité le musée des Beaux-Arts de Kharkiv, qui possède une collection véritablement solide d’œuvres de l’avant-garde ukrainienne des années 1910 et 1920 — l’époque où Kharkiv était là où les choses se passaient — et j’y ai trouvé un étage de peintures boïtchoukistes dont je n’avais jamais lu la moindre mention nulle part.
Le marché de Barabashovo
Le marché de Barabashovo est l’un des plus grands marchés en plein air d’Europe de l’Est : une sorte de chaos organisé de conteneurs et d’étals où l’on vend de tout, des pièces de tracteur aux vêtements d’occasion en passant par de l’électronique de provenance incertaine. Ce n’est pas une attraction touristique. C’est une chaîne d’approvisionnement qui dessert une agglomération et la campagne au-delà. J’y ai erré deux heures et j’en suis ressorti avec un réveil mécanique de l’ère soviétique et une véritable perplexité quant au fonctionnement de toute cette logistique.
Quand y aller : mai et septembre sont les meilleurs mois — assez chauds pour la vie en plein air à laquelle la ville est faite, sans la chaleur oppressante du cœur de l’été. Les divers festivals et saisons culturelles de la ville s’étendent du printemps à l’automne. La proximité de Kharkiv avec la frontière orientale l’a rendue particulièrement vulnérable ces dernières années ; il convient de consulter attentivement les avis aux voyageurs en vigueur et de les respecter avant toute visite.