On remarque les yeux avant de pouvoir expliquer ce qu’on regarde. Les toits de Sibiu sont bordés de lucarnes jumelées — de longues fentes horizontales aux paupières supérieures en arc — qui donnent à chaque rue la sensation d’être observée par quelque chose ni éveillé ni endormi. C’est une bizarrerie architecturale si particulière qu’elle a valu à la ville son surnom roumain, Orașul cu Ochi, la Ville aux Yeux. J’ai passé vingt minutes sur la Piata Mare à lever les yeux vers les lignes de toits, cherchant une lucarne qui ne ressemblât pas à un visage, sans en trouver.
Les deux places
Le centre historique de Sibiu fonctionne sur deux niveaux reliés par un passage sous une arche. La Piata Mare — la Grande Place — est formelle, baroque, faite pour le cérémonial des Habsbourg : larges dalles, la tour du Conseil ancrant un coin, une colonne de la peste au milieu que personne ne lit mais que tout le monde photographie. La Piata Mica — la Petite Place — se trouve juste en contrebas et paraît plus intime, les façades légèrement penchées vers l’intérieur, une loggia de marché couvert le long d’un côté. Entre elles, le pont des Mensonges enjambe une petite ruelle et serait, selon la légende, incapable de tolérer le mensonge — quiconque y ment entendra le pont grincer. Le pont fait du bruit dans le vent de toute façon. Je trouve cela satisfaisant.
Brukenthal et le quartier des musées
Le musée national Brukenthal, installé dans un palais du XVIIIe siècle sur la Piata Mare, abrite une collection qui m’a surpris : maîtres flamands et hollandais, un Cranach, quelques bonnes pièces italiennes, tout cela acquis par Samuel von Brukenthal, le gouverneur de Transylvanie qui passa une vie à acheter de l’art à Vienne et à le rapporter au bord de l’empire. Cela a la mélancolie légère d’un grand art échoué loin de son public destiné. À côté, la collection d’histoire naturelle occupe un autre palais et renferme le genre de taxidermie systématique qui fut jadis le sommet de l’ambition scientifique et qui aujourd’hui hante en silence. Les deux valent le billet combiné.
Le quartier du Sub-Cibin
De l’autre côté de la rivière Cibin, le quartier du Sub-Cibin préserve un Sibiu plus vernaculaire : rues plus étroites, moins de restauration, maisons d’artisans plutôt que palais de marchands. La cathédrale luthérienne Sainte-Marie est ici, avec une tour qu’on peut gravir pour des vues par-dessus les toits de tuiles rouges vers les monts Fagaras, qui apparaissent par temps clair comme un mur bleu acéré au sud. À l’intérieur de la cathédrale, la nef est austère comme la réforme luthérienne l’entendait — dépouillée, axée sur la lumière, l’ornement concentré dans les stalles du chœur et les monuments funéraires de nobles saxons qui voulaient être précisément remémorés.
L’odeur de la nourriture
Lia et moi avons mangé à une terrasse de la Piata Mica un jeudi soir et commandé presque au hasard sur un menu qui s’étalait sur trois pages. La soupe était une crème de champignons dense en girolles, le genre de plat qui prend tout son sens dans une ville aussi proche d’une épaisse forêt. Le vin transylvain, surtout de la région de Tarnave au nord, tire vers des blancs aromatiques — Feteasca Alba, Traminer — qui sont secs à la manière dont le vin français est sec et non à la manière qui sonne comme un avertissement. Nous sommes restés plus longtemps que prévu, ce qui est le bon résultat.
Quand y aller : mai et juin sont idéaux — le temps est doux, le Festival international de théâtre de Sibiu transforme la ville fin mai avec des spectacles de plein air sur chaque place, et les monts Fagaras à l’arrière sont encore enneigés. Octobre apporte le festival de cinéma et des températures plus fraîches. Décembre a un marché de Noël réputé sur la Piata Mare, assez grand pour valoir le froid.