Vallée de Yarlung
"Avant que Lhassa ne soit Lhassa, c'est dans cette vallée que le Tibet a commencé."
Chaque pays possède un lieu où il considère avoir pris naissance. Pour le Tibet, ce lieu est la vallée de Yarlung — un large sillon verdoyant qui court au sud de la rivière Tsangpo, là où les premiers rois tibétains tenaient leur cour, où les premiers monastères furent fondés, où la conversion du bön au bouddhisme se négocia au cours de siècles de turbulences culturelles. Y venir depuis Lhassa donne l’impression de remonter le temps, et ce n’est pas une métaphore. La vallée a l’air ancienne parce qu’elle l’est.
La route depuis Lhassa prend environ trois heures. Le paysage se transforme : plus haut sur le plateau, le sol est brun et minéral, mais le fond de la vallée de Yarlung est irrigué et agricole, les champs d’orge montant en terrasses sur les bas coteaux, la rivière large et argentée à mi-distance. À la fin de l’été, quand l’orge est dorée, le contraste avec les montagnes gris-brun qui la dominent est saisissant.
Yumbulagang
Le petit palais-temple sur le coteau oriental au-dessus de la vallée est considéré comme le plus ancien édifice du Tibet — la tradition veut qu’il ait été bâti au IIe siècle avant notre ère comme résidence du premier roi tibétain, bien que la structure actuelle date surtout de reconstructions plus tardives. Il se dresse sur une crête étroite et a exactement l’allure que devrait avoir un temple-forteresse bâti sur une crête au-dessus d’une vallée sacrée : compact, vertical, improbable, avec des drapeaux de prière qui claquent depuis le toit dans le vent qui s’engouffre le long des flancs de la vallée.
J’y suis monté tôt le matin, avant l’arrivée des autres visiteurs. La vue depuis la petite terrasse du toit embrassait toute la longueur de la vallée — fond verdoyant, champs en terrasses, scintillement pâle de la rivière, montagnes fermant les deux extrémités. Un moine allumait des lampes à l’intérieur de la chapelle principale. L’odeur du beurre chaud s’échappait par la porte.
Le temple de Tradruk
En bas, dans le fond de la vallée, Tradruk est l’un des plus anciens temples du Tibet, fondé au VIIe siècle comme l’un des « temples qui domptent les démons », bâtis géomantiquement pour clouer au sol un esprit menaçant du paysage. L’édifice est modeste de l’extérieur — un bas complexe à cour aux murs blanchis à la chaux — mais il abrite à l’intérieur des trésors remarquables : un thangka de perles du IXe siècle, une salle d’assemblée tapissée de peintures antérieures à la plupart des styles de l’art tibétain. Le thangka est conservé derrière une vitre dans une chapelle intérieure plongée dans la pénombre et représente un bodhisattva assemblé à partir d’environ 29 000 perles, chacune visible à l’examen rapproché. C’est un objet qui échappe à la plupart des catégories esthétiques.
Les tombeaux des premiers rois
Sur le versant ouest de la vallée, un champ de tumulus de terre marque les tombeaux des premiers rois du Tibet — d’énormes tertres envahis d’herbe, éparpillés sur le fond de la vallée avec l’informalité de quelque chose que le paysage aurait absorbé au fil du temps. Aucune clôture, aucune barrière. J’ai marché librement entre eux. L’échelle des tertres est impressionnante — certains s’élèvent à quinze mètres — et le silence qui les entoure est total. Un yak solitaire broutait au pied de l’un d’eux. Cela paraissait parfaitement à sa place.
Le village de Tsedang
La ville la plus proche, Tsedang, sert de centre administratif à la vallée et dispose d’un éventail de pensions et de restaurants. C’est un endroit fonctionnel plutôt que pittoresque — larges rues, bâtiments administratifs en béton, un marché. Mais le restaurant où j’ai dîné servait un plat de nouilles tibétain auquel je repense depuis : nouilles étirées à la main dans un bouillon sombre avec des champignons séchés et une quantité de piment que j’ai mal jugée et dont j’ai souffert avec plaisir.
Quand y aller : de mai à octobre. L’altitude plus basse de la vallée (autour de 3 550 mètres) la rend plus accessible et moins éprouvante physiquement que les destinations tibétaines d’altitude. La fin août et septembre sont particulièrement séduisantes, lorsque la récolte de l’orge bat son plein et que le fond de la vallée est doré.