Cour d'un manoir chettiar en ruine à Karaikudi, sols de marbre italien et fenêtres de verre belge visibles à travers des portes en teck ouvertes sur la chaleur sèche
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Chettinad

"Les cuisiniers d'ici traitent le poivre noir comme les cuisiniers français traitent le beurre."

Les manoirs vides

Les Nattukkotai Chettiars étaient une communauté marchande tamoule qui a amassé des fortunes extraordinaires en finançant le commerce à travers l’Asie du Sud-Est britannique aux XIXe et début XXe siècles — Ceylan, Birmanie, Malaisie, Singapour. Ils ont rapporté cette richesse dans leurs villages ancestraux du district de Sivaganga et ont bâti des manoirs : énormes, ornés, construits avec des matériaux acheminés d’Europe et d’Asie par des familles qui avaient les relations et le capital. Sols de marbre italien. Lustres belges. Piliers de teck birman. Verre d’Anvers. Tout cela assemblé dans la zone aride tamoule, dans des bourgs aux moyens par ailleurs modestes.

Quand les réseaux commerciaux coloniaux se sont effondrés après la Seconde Guerre mondiale et les indépendances d’Asie du Sud-Est, les fortunes chettiar se sont contractées. La plupart des familles ont déménagé en ville. Les villages où elles avaient bâti leurs manoirs ont été laissés derrière, et les manoirs avec eux — entretenus par des gardiens, visités par les descendants pendant les fêtes, montrant lentement la dégradation particulière d’un climat chaud et sec à l’œuvre sur le plâtre et le bois.

En parcourant Karaikudi et les villages plus petits alentour — Kanadukathan, Devakottai, Athangudi — on traverse cette grandeur abandonnée rue après rue. Beaucoup de manoirs sont scellés. Certains sont ouverts aux visiteurs moyennant une petite somme. Une poignée ont été convertis en hôtels de charme. L’ampleur de ce qui a été bâti ici, par rapport à l’allure des villages alentour, reste pour moi l’une des choses les plus surréalistes que j’aie vues en Inde.

La cuisine

La cuisine chettinad est ce pour quoi la plupart des gens viennent, et elle mérite sa réputation. Ce n’est pas la cuisine chaleureusement épicée, adoucie à la noix de coco, de la côte tamoule. C’est quelque chose de plus frontal — bâti sur une palette d’épices spécifique qui inclut le kalpasi (fleur de pierre), le marathi mokku (boutons de fleurs séchés) et le kanyakumari marathi mokku, aux côtés du poivre noir et des piments rouges employés en quantités qui s’annoncent. L’effet, c’est du feu et de la complexité dans la même bouchée, une superposition d’aromates qu’il faut du temps pour démêler.

Le curry de poulet chettinad — mijoté lentement avec des épices entières, sec plutôt qu’en sauce, servi avec du riz ou des idiyappam (vermicelles de riz) — en est la signature. Les plats de mouton sont tout aussi sérieux. Les options végétariennes sont bonnes mais la communauté a bâti sa cuisine autour de la viande, et c’est dans les plats de viande qu’elle s’exprime. J’ai enchaîné les repas à Karaikudi — dans un restaurant recommandé par le propriétaire de la maison d’hôtes, dans une maison de famille qui accueillait des visiteurs occasionnels pour le déjeuner — et chacun était instructivement différent tout en restant reconnaissablement de la même tradition.

Les carreaux d’Athangudi

Le Chettinad est aussi le berceau des carreaux d’Athangudi — des carreaux de ciment faits main aux motifs géométriques, fabriqués en coulant du ciment pigmenté dans des cadres métalliques et en pressant le motif à la main. Ils couvrent les sols de tous les vieux manoirs et sont encore fabriqués dans des ateliers du village d’Athangudi. J’en ai visité un : les carreaux séchaient en rangées sur le sol dans la pénombre, exhalant l’odeur de la chaux humide, les motifs allant du simple géométrique à des dessins complexes et imbriqués qui exigent six ou sept coulées pour être achevés. Ils sont devenus à la mode dans la décoration intérieure du sud de l’Inde et les ateliers tournent à plein. Les originaux des vieux manoirs, polis par un siècle de pas, ont une patine qu’il faudra du temps aux nouveaux pour développer.

S’y rendre et se déplacer

Le Chettinad n’a pas de centre évident — c’est un réseau de villages réparti sur une zone d’environ 75 kilomètres carrés. Karaikudi est la plus grande ville et la base pratique. Se déplacer entre les villages nécessite un véhicule ; le vélo est possible mais les distances et la chaleur forment une combinaison sérieuse. La plupart des hôtels de charme peuvent organiser transport et guides locaux, ce qui est utile car les plus beaux manoirs ne sont pas toujours signalés.

Quand y aller : De novembre à février sans hésiter — l’été aride du Chettinad (mars–juin) est brutal, avec des températures régulièrement au-dessus de 40 °C et aucun répit géographique. La saison fraîche est sèche et agréable, avec des températures de 25–32 °C. Les matins de décembre au Chettinad, quand la lumière entre de biais sur les façades des vieux manoirs, ont quelque chose de singulier.