Vallée du Yagnob
"La langue qu'on parlait ici était déjà ancienne quand les armées arabes sont arrivées."
Il reste environ quatre cents personnes dans la vallée du Yagnob qui parlent le yaghnobi — un descendant direct de l’ancien sogdien, la lingua franca de la route de la Soie du IVe au VIIIe siècle de notre ère. Les autorités soviétiques ont déplacé de force la population de la vallée vers les basses terres tadjikes en 1970, dans un programme de réinstallation catastrophique sur le plan humain. Certaines familles finirent par revenir. Leur langue revint avec elles, survivant non grâce à un quelconque effort institutionnel de préservation mais simplement par l’usage — des mères parlant à leurs enfants, des voisins négociant, le poids ordinaire de la vie quotidienne.
J’ai fait le voyage en partie à cause de ce fait linguistique et en partie parce que la vallée jouit d’une réputation parmi la petite communauté de gens qui suivent les destinations reculées d’Asie centrale, et j’étais curieux de savoir si l’isolement justifiait l’effort. Il le justifie, mais pas de façon évidente.
L’accès
La route vers la vallée du Yagnob bifurque vers le nord depuis la route d’Anzob entre Douchanbé et Khoudjand, et son état est la première chose qu’on apprend du caractère de la vallée. J’ai loué un 4x4 à Douchanbé avec un chauffeur expérimenté sur l’itinéraire — qui existe sous la forme d’un lit de rivière, d’une piste taillée dans une paroi, puis d’une série de suggestions — et nous avons atteint le premier village habité, Pskon, en environ cinq heures depuis l’embranchement. Une alternative consiste à marcher depuis la région d’Anzob par un haut col, ce qui prend deux jours et constitue une expérience à part entière.
Les villages
Les villages habités sont petits — parfois une poignée de familles — et l’architecture est indéniablement ancienne : maisons de pierre à toit plat encastrées dans le versant d’une manière qui brouille la frontière entre le bâti et le terrain. Les Yaghnobis qui sont revenus dans la vallée le font en sachant pertinemment que c’est plus dur ici que dans les basses terres. Il n’y a pas d’électricité régulière, pas de dispensaire, pas d’école au-delà du primaire. Ce que la vallée offre est à eux : les pâturages et les vergers d’abricotiers qui faisaient vivre leurs familles avant le déplacement soviétique.
L’accueil que j’ai reçu était sincère et légèrement méfiant — la vallée reçoit des visiteurs occasionnellement, pas fréquemment, et mon arrivée exigeait une explication. Une fois l’explication acceptée, l’hospitalité fut totale. J’ai passé deux nuits chez une famille d’un village d’altitude, dormant sur des nattes dans une pièce qui sentait la fumée, l’animal et les herbes séchées, mangeant du pain, du yaourt et une soupe de légumes qui mijotait visiblement depuis le matin.
La langue
J’ai interrogé mon hôte sur la langue yaghnobie, désignant mon carnet d’une manière sans doute transparente. Il parlait un peu le tadjik et l’employait avec moi, mais quand sa femme et sa fille se parlaient, les sonorités étaient nettement différentes — plus rondes par endroits, plus tranchantes ailleurs, avec des structures syllabiques qui ne correspondaient pas au rythme tadjik. Les linguistes qui ont travaillé ici décrivent le yaghnobi comme remarquablement conservateur, préservant des traits du moyen-iranien qui ont disparu ailleurs il y a plus d’un millénaire. Assister à une conversation entre deux personnes parlant une langue plus ancienne que l’islam dans la région est une expérience peu commune.
Considérations pratiques
La vallée du Yagnob n’est pas faite pour le tourisme désinvolte. Il n’y a pas de maisons d’hôtes au sens formel, pas de restaurants, pas de guides attendant à un départ de sentier. Vous devez organiser votre propre transport, emporter assez de nourriture pour les imprévus, et aborder la vallée en comprenant que vous êtes un invité dans une communauté plutôt qu’un client dans une destination. Un assistant logistique ou un guide de Douchanbé ayant déjà des relations dans la vallée rend l’expérience nettement plus fluide et plus respectueuse.
Quand y aller : De juin à début septembre. La route de la vallée est impraticable en hiver et l’approche en randonnée par le haut col exige des conditions déneigées. La fin juin et juillet sont optimales — les abricots mûrissent, les pâturages sont verts, et les jours sont assez longs pour atteindre les villages d’altitude avec de la lumière en réserve.