Parc national de Queulat
"On est restés sur cette passerelle suspendue vingt minutes, à attendre que le ciel se dégage, et il s'est dégagé."
Un glacier suspendu qui nourrit des cascades tombant dans une lagune turquoise, au cœur du silence forestier le long de la Carretera Austral.
J’avais lu sur le Ventisquero Colgante pendant des mois avant qu’on ne se retrouve enfin devant lui, et je n’étais toujours pas prêt. On prend un virage sur la Carretera Austral, juste après Puyuhuapi, et il est là : un glacier accroché à une paroi de granit comme s’il avait oublié de tomber, alimentant deux cascades qui plongent directement dans une lagune d’un turquoise si intense qu’on dirait une retouche photo. Lia m’a attrapé le bras sans rien dire. En fait, aucun de nous deux n’a rien dit pendant un moment. Il y a des endroits qui font ça.
On avait dormi à Puyuhuapi la veille, ce petit village fondé par des immigrants allemands en 1935, et le contraste m’est resté en tête tout le trajet : des maisons en bois aux toits pentus, une boulangerie qui vend du kuchen, et vingt minutes plus tard on marche dans l’une des forêts les plus arrosées du Chili. Queulat signifierait, en gros, “le son de la terre” ou le bruit de l’eau qui tombe, selon à qui on demande, et honnêtement les deux interprétations prennent tout leur sens une fois qu’on est à l’intérieur. Le sentier est court mais chaque minute se mérite, traversant deux passerelles suspendues qui oscillent juste assez pour qu’on s’agrippe aux câbles, à travers une forêt tempérée valdivienne si dense et si ruisselante qu’on a l’impression de marcher dans une éponge qu’on vient d’essorer.

Ce qui m’a le plus marqué, c’est à quel point tout cela reste accessible. On est en Patagonie chilienne, une région que j’associe plutôt à des treks de plusieurs jours et à une logistique sérieuse, et pourtant l’une de ses vues de glacier les plus spectaculaires se rejoint par une marche courte et bien balisée. On a atteint le belvédère principal et on est restés assis sur un rocher pendant près d’une heure, à regarder des blocs de glace se détacher au loin de temps en temps, le son n’arrivant qu’un instant après l’avoir vu se produire. Créé en 1983, le parc couvre environ 154 000 hectares, et depuis ce point de vue on sent bien que presque rien de tout cela n’a jamais vu de sentier.

On a eu de la chance avec la météo, honnêtement, parce qu’ici c’est la forêt tropicale, et les nuages arrivent sans prévenir et engloutissent le glacier. Je me souviens que Lia m’a fait remarquer que toute la silhouette du glacier suspendu venait de disparaître dans le brouillard en pleine phrase, avant de réapparaître dix minutes plus tard comme si de rien n’était. Cette patience fait partie du contrat, ici. Quand y aller : visez décembre à mars, quand vos chances d’apercevoir le Ventisquero Colgante sous un ciel dégagé sont tout simplement bien meilleures que le reste de l’année.