Marigot
"Le marché du samedi matin sent le curcuma, le poisson salé et le café, et je pourrais y rester indéfiniment."
Le marché de Marigot fonctionne le samedi matin d’une façon qui semble entièrement non influencée par le tourisme, ce qui est inhabituel sur cette île. Les étals sont dans une arcade couverte près du front de mer, et ils vendent ce que les vendeurs ont — taro et fruit à pain et chayotte, herbes séchées dans des sachets plastique, poisson frais sur de la glace qui n’est pas tout à fait assez de glace, sauces pimentées dans des bouteilles sans étiquette avec des étiquettes manuscrites, et à deux étals qui se font face, le meilleur colombo de poulet que j’aie trouvé nulle part dans la Caraïbe. Le colombo, c’est la réponse des Antilles françaises au curry — jaune de curcuma et de cumin, mijoté jusqu’à ce que le poulet se détache de l’os, intensément parfumé, servi avec du riz blanc qui absorbe la sauce comme le bon pain absorbe le beurre. Je l’ai mangé debout, ce qui semblait juste.
Je suis arrivé au marché à huit heures du matin, quand il était déjà en plein régime. L’odeur m’a atteint à une demi-rue de là : curcuma, poisson salé, quelque chose qui frissait dans l’huile à proximité, un fond de mangue mûre. Les vendeurs parlaient créole entre eux et français avec les visiteurs qui arrivaient hébétés et ravis, et le tout avançait au rythme d’un endroit qui fonctionne de la même façon depuis des générations et n’a pas l’intention de changer. Une femme avec trois enfants triait une pile de calalou avec l’efficacité concentrée de quelqu’un qui fait ça chaque samedi et a des opinions arrêtées sur la qualité.

Marigot elle-même — la ville au-delà du marché — a l’allure d’une capitale coloniale française qui a décidé de ne pas concurrencer son voisin néerlandais sur son propre terrain. Pas de casinos. Les boutiques hors taxes sont modestes. La place principale, dominée par les ruines du Fort Louis sur la colline, abrite un café où l’on peut prendre un vrai café au lait et un croissant, et le croissant est plus feuilleté qu’on n’est en droit de l’espérer dans la Caraïbe. Je m’y suis assis une heure, j’ai lu et je ne m’en suis pas senti coupable.
Le Fort Louis mérite les quinze minutes de montée pour la vue sur le port à elle seule. Construit par les Français en 1767 et malmené par des siècles de météo et de raids navals britanniques, c’est une ruine dans le sens élégant — des murs encore debout à hauteur d’épaule, un canon encore pointé vers le chenal d’accès, et en dessous les voiliers de la marina dans la quiétude matinale. Anguilla est visible à l’horizon nord, plate et basse, semblant à portée de dinghy. La vue plongeante sur le port de Marigot depuis les remparts du fort montre clairement le caractère du côté français : les voiliers, le marché au poisson, les tables de bistrot sur le front de mer, et derrière tout ça la route de colline qui monte vers Colombier.

Le front de mer sous le fort regroupe des bistrots français aux nappes à carreaux et aux menus sur ardoises qui changent en fonction de ce que les bateaux du matin ont rapporté. J’ai mangé un vivaneau grillé avec des haricots verts et un verre de Chablis et payé des prix qui auraient été honnêtes à Lyon, ce qui veut dire qu’ils étaient extraordinaires aux Caraïbes. Les soirées à Marigot sont plus calmes qu’à Philipsburg mais pas désertes — il y a une culture de bar bâtie autour de la bière locale Carib et des conversations sur les bateaux et où naviguer ensuite, et la communauté expatriée française qui s’est installée ici apporte l’habitude sociale de rester à table trois heures après le repas et d’appeler toute la soirée « dîner ».
Quand y aller : Le samedi matin pour le marché — arrivez avant 8h avant que la chaleur ne s’installe et que le meilleur poisson ne soit vendu. Les soirs en semaine pour les restaurants du front de mer, plus calmes que le week-end et meilleurs pour s’attarder. La saison sèche est optimale, mais Marigot fonctionne toute l’année avec une constance que les villes balnéaires n’ont pas. Le marché se tient aussi le mercredi matin à moindre échelle.