Gordes
"Gordes est le genre de beauté qui vous fait regretter que tant d'autres personnes l'aient aussi trouvée."
L’approche par la vallée, c’est l’essentiel. On tourne dans un virage de la D2 et tout le village apparaît d’un coup — empilé sur la falaise comme une formation géologique, les maisons en pierre de miel et le château au sommet captant le soleil de fin d’après-midi dans des teintes allant du biscuit pâle à l’ambre profond. J’avais vu cette vue dans tant de photographies que je m’étais préparé à la déception, mais la réalité avait une dimensionnalité que les photos ne capturent pas : le village s’étend au-delà du cadre, la falaise est plus raide, l’ombre en dessous plus sombre. Je me suis garé sur le bas-côté et je suis resté là, moteur coupé, pendant plusieurs minutes.

Trois kilomètres en dessous du village, l’abbaye de Sénanque est installée dans un vallon étroit entouré de lavande que les moines cultivent depuis le XIIe siècle. Fin juin, les rangées de lavande encadrent les tours romanes dans une photographie si parfaite qu’elle est devenue pratiquement un symbole de la Provence — et si l’on arrive à sept heures du matin avant les cars de touristes, avant que la brume se soit tout à fait levée, on peut presque l’avoir pour soi seul. Les moines y vivent toujours et l’abbaye fonctionne comme un monastère actif ; on peut entendre le chant flotter depuis la chapelle si l’on synchronise sa visite avec leurs offices. Je me suis retrouvé assis sur un mur de pierre au-dessus de la lavande à huit heures et demie un mardi, à écouter quelque chose de huit cents ans d’âge, et c’était le silence le plus complet que j’avais connu depuis des mois.
Le village lui-même est cher de la façon dont un endroit le devient quand sa beauté devient un produit. Les boutiques vendent du savon à la lavande et des tissus imprimés ; les restaurants ont des vues qui justifient des prix qu’on ressentierait ailleurs. Mais le marché du mardi matin sur la place du Château ramène un vrai commerce — des agriculteurs locaux arrivant des collines du Luberon avec des tomates encore chaudes du pied, du fromage artisanal, et le genre de pain dont la croûte s’entend craquer de l’autre côté de la place. J’ai acheté un petit pot d’huile de truffe et un morceau de tomme affinée et les ai mangés sur la terrasse du château avec toute la campagne étalée en contrebas.

Les bories — petites cabanes en pierre sèche dispersées sur le plateau autour de Gordes — sont le détail que la plupart des visiteurs passent à la trappe mais que je trouve le plus intéressant. Elles semblent préhistoriques mais datent pour la plupart du XVIIIe siècle, construites par des paysans qui avaient besoin d’abris saisonniers. Le Village des Bories, un ensemble conservé sur le plateau, est poussiéreux et peu spectaculaire à midi mais extraordinaire dans la lumière matinale, quand les formes circulaires de pierre projettent de longues ombres sur le garrigue et qu’on peut presque voir les bergers qui les auraient utilisées.
Quand y aller : Fin juin pour la lavande de Sénanque, mais en arrivant tôt et en semaine pour éviter le pire des foules. Mai est meilleur pour le village lui-même — assez calme pour flâner dans les ruelles sans se heurter constamment à d’autres visiteurs, et les fleurs sauvages sur le coteau sont extraordinaires. Éviter absolument les week-ends de juillet et août.