Forcalquier
"Le marché du lundi à Forcalquier est ce que tout marché provençal prétend être et n'est presque jamais."
J’ai trouvé Forcalquier par accident, ou plutôt par le genre d’accident qui arrive quand on quitte la N100 et qu’on suit une route secondaire dans l’arrière-pays nord du Luberon sans destination précise. Le bourg est apparu sur une crête — pas dramatique comme Gordes, pas poli comme Aix, simplement solide, construit en pierre, manifestement un centre régional depuis longtemps et sans aucun intérêt particulier à représenter ce fait pour les visiteurs. Le marché du lundi battait son plein sur la place du Bourguet quand je suis arrivé, les étals disposés sous les platanes en cercle qui incluait d’une façon ou d’une autre tout ce qu’un marché fonctionnel nécessite : légumes, fromages, miel, produits à la lavande, livres d’occasion, un homme qui ne vendait que de la corde en différentes épaisseurs, et un étal proposant des olives en quantités laissant penser que le vendant avait de sérieuses inquiétudes quant à l’approvisionnement futur en huile.

Le pays de la lavande commence vraiment ici. En remontant vers le nord depuis Forcalquier vers le plateau de Valensole, les champs s’étirent en rangées si longues et si parallèles qu’ils imposent au paysage une géométrie qui n’existe nulle part ailleurs — le violet si saturé fin juin qu’il se lit presque comme ultraviolet sous une lumière forte. Mais ce qui rend Forcalquier intéressant plutôt que simplement une porte d’entrée, c’est le bourg lui-même : la citadelle en hauteur, depuis laquelle les comtes de Forcalquier ont un jour gouverné un territoire assez grand pour négocier comme puissance indépendante, offre des vues dans toutes les directions sur les collines de la Haute-Provence, avec la longue ligne de la montagne de Lure au nord-est et la crête lointaine du Luberon au sud. La lumière là-haut en fin d’après-midi est couleur de thé léger et a le goût, si l’on ouvre la bouche, de thym et de pierre sèche.
Les Distilleries et Domaines de Provence, le producteur responsable du pastis Henri Bardouin et d’une gamme de vermouths et de liqueurs aux herbes, ont leur distillerie juste en dehors du bourg et proposent des dégustations qui fonctionnent moins comme un argument commercial et plus comme une initiation à la botanique de Haute-Provence. Le pastis ici est élaboré à partir de quarante-deux plantes, ce qu’on finit par croire après la deuxième ou troisième gorgée, quand les saveurs arrivent en séquence plutôt que toutes en même temps. J’ai acheté une bouteille de leur vermouth et en ai bu un verre en fin d’après-midi sur la terrasse d’un bar près de la place du marché, en regardant les pigeons négocier les marches de la cathédrale avec une assurance de type municipal.

L’Observatoire de Haute-Provence, onze kilomètres au sud de Forcalquier, est l’une des principales stations de recherche astronomique de France, occupant un plateau au-dessus de la garrigue précisément parce que l’air y est parmi les plus secs et les moins pollués d’Europe occidentale. Les télescopes sont ouverts au public certains soirs — j’y suis allé une fois début septembre, quand la Voie lactée au-dessus de ma tête était assez claire pour projeter une légère ombre, et je me suis retrouvé dans un champ avec un groupe d’instituteurs à la retraite de Marseille qui pleuraient tous un peu. Le ciel ressemblait à quelqu’un qui aurait éparpillé du sel sur du velours noir, puis en aurait mis trop. C’était accablant dans le meilleur sens du terme.
Quand y aller : Fin juin pour les champs de lavande à leur apogée et le marché du lundi dans toute son abondance estivale. Juillet est excellent mais plus fréquenté. Septembre est ma préférence — la lavande a été coupée mais la qualité de la lumière sur le plateau en automne naissant est extraordinaire, et les soirées à l’observatoire sont les plus spectaculaires avec la Voie lactée d’été encore visible.