Honfleur
"Le vieux bassin de Honfleur au crépuscule — si Boudin a peint cette vue huit cents fois, je comprends exactement pourquoi."
Honfleur s’annonce par tranches étroites. On marche depuis le parking par des rues suffisamment ordinaires — une pharmacie, une boulangerie, un tabac — puis on tourne un coin et le Vieux Bassin s’ouvre devant soi et tout s’arrête net. Le vieux port est flanqué d’un côté par de hautes maisons étroites de cinq ou six étages, leurs façades bardées d’ardoises qui ont pris diverses nuances de graphite et d’argent avec l’air salé de plusieurs siècles. Elles penchent légèrement, comme le font les vieux bâtiments quand ils ont été debout assez longtemps pour avoir des opinions. L’eau du bassin est sombre et calme et tient leur reflet parfaitement. Quelqu’un est toujours en train de peindre cette scène, et on comprend immédiatement pourquoi.
Le peintre Eugène Boudin est né ici en 1824, et Honfleur ne s’en est jamais tout à fait remis. Le Musée Eugène Boudin, à quelques rues du port, abrite une collection inattendue — pas seulement les lumineuses scènes de plage de Boudin et les études de ciel qui ont attiré l’attention de Monet, mais des œuvres de Corot, Courbet, Jongkind, tous attirés par cette qualité particulière de la lumière côtière normande. La lumière ici est vraiment différente : plus douce que la méditerranéenne, plus diffuse, la façon dont elle traverse les nuages et rebondit sur l’eau de marée et éclaire tout d’un angle qu’on ne peut pas tout à fait identifier. Passez une heure dans ce musée puis ressortez et vous verrez le port d’une façon entièrement différente.

L’Église Sainte-Catherine est le bâtiment qui surprend le plus les visiteurs qui pensent avoir déjà absorbé ce qu’Honfleur a à offrir. Construite au XVe siècle par des charpentiers de marine locaux qui venaient d’aider à chasser les Anglais de Normandie et se trouvaient sans guerre à mener, c’est la plus grande église en bois de France. Les deux nefs côte à côte, qui vues de l’extérieur ressemblent à deux bateaux posés coque en l’air sur le sol — parce que c’est plus ou moins ce qu’elles sont — créent un intérieur chaleureux et maritime complètement différent de toute église en pierre. Le clocher se trouve séparément de l’autre côté d’une petite place, parce que les constructeurs savaient qu’une structure en bois ne pourrait pas en porter le poids en toute sécurité. Elle a survécu cinq siècles. On pense à ces charpentiers, leur ensemble particulier de compétences reconverti pour quelque chose qui leur survivrait par tous les critères.
La cuisine à Honfleur opère à un niveau que la taille de la ville ne devrait pas pouvoir soutenir. Sur les restaurants du quai, on peut manger une douzaine d’huîtres de Normandie — plates, iodées, avec la saveur spécifique de l’eau froide dont elles viennent — avec un verre de Muscadet ou le cidre sec local, et regarder la lumière du soir faire des choses compliquées sur l’eau et les façades d’ardoise en face. Les moules marinières ici utilisent du Calvados plutôt que du vin blanc, ce qui les rend plus riches et légèrement plus dangereuses, et la tarte Tatin des pâtisseries de la Rue Haute est le genre de chose qui vous fait réorganiser vos plans d’après-midi.

Montez la colline de la Côte de Grâce au-dessus de la ville en fin d’après-midi. Il y a une chapelle au sommet, Notre-Dame-de-Grâce, où les marins laissent des ex-votos depuis le XVIIe siècle. Les murs à l’intérieur sont ornés de portraits de navires peints, de petites plaques en remerciement pour la survie en mer, de maquettes de bateaux suspendues au plafond. Dehors, on peut voir l’estuaire de la Seine s’étendre en contrebas et le Pont de Normandie s’arquer au-dessus, et au-delà le port industriel du Havre — le contraste entre ce qu’Honfleur a préservé et ce que Le Havre a dû reconstruire de rien est visible depuis ce seul point de vue.
Quand y aller : Juin et septembre sont les meilleurs moments — assez chauds pour les soirées au port, assez calmes pour se promener sur le quai sans négocier. Juillet et août sont très fréquentés et les prix montent en conséquence. La ville en novembre ou décembre a une dignité tranquille particulière qui récompense le voyageur frileux qui ne rechigne pas à manger des huîtres en intérieur.