Des rangées de croix blanches au Cimetière américain de Colleville-sur-Mer s'étendant vers l'horizon, l'Atlantique gris visible au-delà de la falaise
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Colleville-sur-Mer

"On repart de là changé. Pas d'une façon qu'on peut facilement expliquer à dîner, mais changé."

Il y a un moment, en approchant du cimetière, quand on traverse le centre des visiteurs et qu’on sort sur la pelouse et que les rangées de stèles blanches apparaissent à la vue — et ce qui vous frappe en premier n’est pas l’échelle, bien que l’échelle soit stupéfiante, mais la précision. Neuf mille trois cent quatre-vingt-sept croix et Étoiles de David, disposées en courbes rayonnant depuis un axe central, chacune exactement à la même hauteur et au même espacement que toutes les autres, chacune une personne spécifique. Un nom. Un âge. Un État. Une date. C’est la précision qui porte le coup, parce qu’elle rend l’abstraction impossible. On ne peut pas regarder un chiffre. On regarde des stèles individuelles jusqu’à ne plus en être capable.

Je suis venu en octobre, un mardi, quand il y avait peut-être quarante autres visiteurs sur les lieux. Une famille américaine se tenait devant une croix que je ne pouvais pas voir clairement depuis où j’étais, la grand-mère avec sa main sur la pierre, et la façon dont elle se tenait rendait clair sans aucune autre information ce que la stèle disait. Je me suis détourné et j’ai marché vers la falaise et j’ai regardé en bas la plage d’Omaha — le sable gris, l’eau grise, les dunes que les hommes qui ont débarqué ici le matin du 6 juin 1944 ont dû traverser pendant que tout essayait de les tuer. La plage fait 1 500 mètres de large. Debout sur la falaise, elle paraît impossible à traverser.

La chapelle commémorative en marbre blanc au Cimetière américain, ses portes en bronze brillantes, entourée de rangées de croix blanches des deux côtés

Le chemin jusqu’à la plage est court et raide et vous dépose au pied de la falaise, dans un creux des dunes où le vent s’apaise et le son est principalement juste la mer. Marchez vers l’ouest sur le sable, loin de la route d’accès à la plage et des touristes qui arrivent en car, et en dix minutes vous êtes sur une plage qui semble complètement non aménagée et seule avec la Manche. Les bunkers sur la falaise au-dessus sont visibles sous certains angles — des positions d’armes en béton que les Allemands avaient passé quatre ans à construire et que les planificateurs alliés avaient passé deux ans à essayer de déterminer comment neutraliser. Ils sont toujours là. Personne ne les a enlevés. Ils sont assis dans l’herbe des dunes comme de grandes dents grises.

La Pointe du Hoc, à quelques kilomètres à l’ouest, est l’endroit où des Rangers de l’armée américaine ont escaladé des falaises de vingt-sept mètres à la corde sous le feu pour détruire des positions d’artillerie qui auraient autrement commandé à la fois les plages d’Omaha et d’Utah. Ils ont découvert, après avoir pris la position avec des pertes catastrophiques, que les canons avaient été déplacés vers l’intérieur avant l’assaut. Le paysage de la Pointe du Hoc a été laissé essentiellement tel quel — les cratères du bombardement pré-débarquement marquent encore le promontoire, la terre toujours bosselée et déchirée quatre-vingts ans plus tard. On le traverse comme une surface de lune. Le bunker de commandement allemand est ouvert ; on peut entrer et se tenir dans les salles de béton où des hommes prenaient des décisions sur qui tirerait sur qui et quand.

Le promontoire criblé de cratères à la Pointe du Hoc à quelques kilomètres à l'ouest de Colleville, les cratères de bombes encore visibles comme de larges dépressions dans l'herbe au-dessus de la Manche

Ce à quoi je ne m’attendais pas dans cette zone de Normandie, c’est à quelle vitesse la vie se réaffirmait aux marges des sites historiques. On conduit trois minutes depuis le cimetière et on est dans un village où une boulangerie fait son commerce matinal et un agriculteur déplace des moutons sur la route. La route côtière à l’ouest de Colleville passe par de petits ports de pêche où des casiers à homards sont empilés sur le quai. La guerre n’est pas oubliée ici — c’est impossible à oublier, les stèles sont dans chaque champ, les mémoriaux à chaque carrefour — mais la terre a continué d’être productive et la mer a continué d’être pêchée, et cette continuité ressemble à sa propre forme de respect pour ce qui s’est passé.

Quand y aller : N’importe quelle période de l’année convient, mais mai et début juin ont un poids particulier à cause des commémorations du Débarquement et des vétérans qui y assistent encore. Le cimetière est le plus touchant quand la foule est mince — tôt le matin en toute saison, ou les mois hors saison de novembre à mars. Venez préparé à rester plus longtemps que prévu.