L'Anse aux Meadows
"Les Vikings étaient ici cinq siècles avant Colomb. Debout sur cette terre, cela cesse d'être un fait et devient quelque chose de plus étrange."
Je suis arrivé à L’Anse aux Meadows par un matin où le ciel était couleur ardoise et où le vent du détroit de Belle Isle faisait onduler lentement les longues herbes. Le site lui-même n’est pas impressionnant visuellement — de bas monticules dans une prairie, des maisons longues reconstruites en tourbe bâties aux dimensions des trous de poteaux originaux, un centre d’accueil de Parcs Canada. Ce qui le rend écrasant, c’est ce qu’on sait : que c’est ici que, vers l’an 1000 de notre ère, des explorateurs norrois du Groenland ont bâti le premier établissement européen dans les Amériques, un point c’est tout. Cinq cents ans avant Colomb. Ici. Dans cette prairie particulière, à la pointe de cette péninsule, au bord de cette baie particulière.

Le site a été découvert en 1960 par l’explorateur norvégien Helge Ingstad et son épouse archéologue Anne Stine Ingstad, qui cherchaient systématiquement le Vinland décrit dans les sagas norrois. Un pêcheur local nommé George Decker les a conduits à la prairie bosselée. Ce qu’ils ont trouvé sous l’herbe — les clous en fer forgé, le fusaïole qui prouvait la présence d’une femme, le charbon de bois datable au carbone 14 — a réécrit l’histoire du contact européen avec les Amériques si complètement que la révision a mis des décennies à être pleinement absorbée. L’Anse aux Meadows est devenu un site du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1978.
Les maisons longues reconstruites donnent au site son atmosphère. Elles sont sombres à l’intérieur et sentent la fumée de bois et la tourbe humide et elles ont la qualité particulière d’un espace construit avec une logique fonctionnelle — des plates-formes de couchage le long des murs, un foyer central, une zone de forge où l’on fondait du minerai de fer de tourbière. Les interprètes de Parcs Canada s’habillent en costume norrois et démontrent la fabrication de cordes et le travail de forge avec l’air légèrement apologétique de gens qui savent qu’ils font quelque chose d’intrinsèquement théâtral mais ne trouvent pas de façon plus honnête de rendre lisible la vie quotidienne d’il y a huit siècles. J’ai constaté que ça fonctionnait.

La route jusqu’à L’Anse aux Meadows le long du Viking Trail depuis Gros-Morne prend environ trois heures et traverse un paysage d’une désolation et d’une grandeur croissantes. La péninsule du Nord est l’une des parties les moins fréquentées de Terre-Neuve — peu de touristes, de petites communautés, les Long Range Mountains d’un côté et la mer de l’autre, et près du sommet les landes s’ouvrent sur quelque chose qui ressemble véritablement au subarctique. Je me suis arrêté pour manger du crabe fraîchement pêché dans un restaurant à Plum Point où le mari de la patronne était sorti le matin même et le crabe était si bon que j’ai envisagé de ne nulle part ailleurs.
Quand y aller : De juin à septembre. Juillet et août sont les mois les plus chauds et le site dispose de tous ses interprètes. Les croisières depuis le centre d’accueil vous emmènent autour du promontoire pour voir le terrain depuis l’eau, comme les Norrois l’auraient abordé. La route le long de la péninsule du Nord vaut à elle seule le voyage ; prévoyez deux jours si vous le pouvez, avec une étape à Gros-Morne en chemin.