Pacifique
Nouvelle-Calédonie
"La France a construit une colonie dans le Pacifique et a oublié, d'une façon ou d'une autre, de lui donner l'air d'une colonie."
J’ai atterri à Nouméa en m’attendant à trouver quelque chose de coincé entre deux mondes — et j’ai découvert quelque chose de plus déstabilisant encore : un endroit qui a véritablement absorbé les deux. L’aéroport est efficace, signalé en français. Le chauffeur de taxi vous accueille en français. La boulangerie près du front de mer vend des croissants qui ne feraient pas honte au 11e arrondissement parisien. Et puis vous roulez vingt minutes et vous voilà au bord d’un lagon si vaste, d’un bleu si improbable, que le mot « lagon » semble une erreur de catégorie — c’est une mer intérieure de 24 000 kilomètres carrés, enserrée par le deuxième plus grand récif barrière du monde et classée par l’UNESCO comme l’un des écosystèmes coralliens les plus diversifiés de la planète. La dissonance cognitive entre l’espresso et l’eau ne se résout jamais. C’est tout l’intérêt de la Nouvelle-Calédonie.
La Grande Terre, l’île principale, n’est pas une destination balnéaire au sens conventionnel. Le récif est tout, et on y accède en bateau, en kayak, ou simplement en marchant dans l’eau à certains endroits de la côte ouest où les hauts-fonds s’étendent si doucement qu’on a de l’eau jusqu’aux genoux à cent mètres du rivage. L’île des Pins, à quarante minutes de vol vers le sud, est la pièce maîtresse — les piscines naturelles de la baie d’Oro figurent parmi les paysages les plus photographiés du Pacifique pour de bonnes raisons : l’eau y est si transparente et si tiède que s’y baigner en palmes et masque donne l’impression de flotter dans du verre liquide. Mais les îles Loyauté moins fréquentées — Lifou, Maré, Ouvéa — offrent la même qualité d’eau avec une fraction des visiteurs et une présence plus forte de la culture kanak, celle qui précède de loin tout code postal français.
La cuisine ici demande une recalibration. Ce n’est pas le genre de cuisine française qui se donne en spectacle — elle est plus discrète, infléchie par le Pacifique. Le cerf de brousse est omniprésent, parce que la population de cerfs en liberté sur la Grande Terre est considérable et régulièrement chassée. Le bougna, le plat traditionnel kanak de taro, d’igname et de viande cuit lentement dans du lait de coco enroulé dans des feuilles de bananier, apparaît sur des menus qui proposent aussi des croques-monsieurs sans la moindre ironie apparente. Le vin est importé et hors de prix. La bière locale Manta est fraîche et c’est amplement suffisant. Mangez dans une roulotte — les food trucks qui bordent le front de mer de la baie de la Moselle à Nouméa — et vous mangerez mieux que dans la plupart des restaurants.
Quand y aller : D’avril à novembre, c’est la saison sèche, et le meilleur moment sans hésitation. L’eau est plus calme, la visibilité sur le récif est au maximum et les températures oscillent entre 20 et 28 °C. Septembre et octobre sont particulièrement bien : la saison des baleines (les jubarte traversent le lagon entre juillet et septembre) touche à sa fin, les touristes se font rares et les prix chutent par rapport au pic de juillet-août. Évitez janvier et février si la plongée vous importe : la saison des pluies réduit la visibilité et amène parfois les cyclones.
Ce que la plupart des guides ratent : Ils vendent la Nouvelle-Calédonie comme une destination de resort de luxe dans le Pacifique et passent à côté de l’essentiel : ce qu’il y a de plus extraordinaire ici est entièrement gratuit. Les plages publiques le long de la côte ouest de la Grande Terre sont accessibles, quasi désertes, et bordent le même lagon que les îles-resorts huppées d’à côté. Pas besoin de dormir dans un bungalow sur pilotis pour être dans l’eau. Louez une voiture, remontez vers le nord depuis Nouméa au-delà de Bourail, arrêtez-vous là où la route se rapproche de la côte, et entrez dans l’eau à pied. Le récif viendra à vous.