Long tunnel souterrain dans les caves de Cricova éclairé d'une chaude lumière dorée, rangées de bouteilles de vin empilées dans des niches en calcaire voûtées des deux côtés
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Cricova

"On conduit une voiture sous terre et les panneaux de rue indiquent Chardonnay et Merlot. À un moment, on arrête de questionner."

Le guide m’a tendu un casque à l’entrée — non pas à cause des plafonds bas, a-t-il expliqué, mais parce que c’était le règlement. Puis le chariot électrique a descendu sous terre et la température a chuté de douze degrés en trente secondes et l’odeur est arrivée : craie et froid et chêne et quelque chose de doucement fongique que je ne savais pas nommer précisément mais que j’ai reconnu immédiatement comme une odeur associée au très bon vin. Cricova n’est pas métaphoriquement souterrain. C’est littéralement une ville sous une ville, creusée dans le calcaire extrait ici pendant des siècles, et c’est l’un des endroits les plus genuinement étranges où je me sois jamais retrouvé.

Les tunnels sont assez larges pour de vraies voitures — de vraies voitures, pas des miniatures — et les grandes artères portent le nom des raisins qu’elles stockent. Je suis passé devant le carrefour Pinot Noir en direction du quartier Chardonnay, devant des portes en fer encastrées dans la roche qui s’ouvraient sur des salles de stockage contenant des dizaines de milliers de bouteilles, leurs étiquettes à peine visibles dans la lumière diffuse. L’ensemble du complexe couvre environ 120 kilomètres. Tout n’est pas ouvert, et tout ne contient pas du vin — certaines sections sont scellées, dont la salle où Youri Gagarine aurait bu avec tant d’enthousiasme qu’il serait resté deux jours et aurait décollé dans l’espace avec un retard considérable sur le programme. On raconte cette histoire avec une grande fierté et je n’ai aucune raison d’en douter.

Chariot électrique naviguant dans les larges rues souterraines en craie des caves de Cricova, panneau de direction visible au carrefour Chardonnay

La collection ouverte aux visiteurs comprend des vins mousseux, des rouges et une section de bouteilles extraordinairement anciennes — des millésimes d’avant-guerre des années 1930 et 40, des vins bessarabiens de l’époque tsariste, même quelques bouteilles du XIXe siècle qui ont survécu d’une façon ou d’une autre à la période de collectivisation lorsque les caves ont été absorbées par l’entreprise d’État soviétique. Debout devant un vin bessarabien de 1902 qui sentait la poussière et la cire de bougie à travers son bouchon scellé, j’ai ressenti ce sentiment particulier qu’on éprouve près des vieilles choses bien conservées : une sorte d’émerveillement qui est aussi légèrement mélancolique, parce que le temps est visible d’une façon dont il ne l’est habituellement pas.

La dégustation à la fin se déroule dans une salle qui fait à la fois office de salle à manger et de salle d’exposition. Le vin mousseux — la Moldavie produit du méthode champenoise à grande échelle, un fait qui surprend la plupart des visiteurs — est net et légèrement minéral. Le Cabernet Sauvignon est corsé sans être lourd. Le guide a versé cinq vins en quarante minutes et a expliqué chacun avec ce mélange de savoir technique et de fierté sincère qu’on entend chez les personnes qui travaillent dans des caves et croient en ce qu’elles stockent. Un couple de Français plus âgé à la table voisine avait conduit depuis Paris spécialement pour cela. Ils disaient venir tous les trois ans. J’ai demandé ce qui les faisait revenir. La femme a souri. « Le prix, a-t-elle dit, et après la première visite, quelque chose de tout à fait différent. »

Grande salle en pierre pour les dégustations dans les caves de Cricova, plafond voûté en calcaire au-dessus d'une longue table en bois dressée pour une dégustation avec des rangées de bouteilles derrière

Le village de Cricova en surface est suffisamment ordinaire — un petit bourg moldave avec des immeubles d’appartements, une église et un arrêt de bus. Le contraste avec ce qui se trouve en dessous est si complet qu’il fait partie intégrante de l’expérience. On émerge de la terre dans la lumière plate de l’après-midi, en clignant des yeux, et le village paraît, un instant, surréaliste. Puis un chien aboie après un vélo qui passe et tout retrouve son aspect banal. C’est un bon rappel que l’extraordinaire et l’ordinaire partagent toujours la même adresse.

Quand y aller : Cricova est ouvert toute l’année et la température souterraine reste constante à 12 °C quelle que soit la saison. Réservez les visites à l’avance de septembre à octobre quand le nombre de visiteurs atteint son pic en saison des vendanges. Les visites en semaine sont plus calmes et les guides ont plus de temps. Le trajet depuis Chișinău dure environ vingt minutes.