Dhigurah
"J'ai nage a cote de quelques grandes choses dans ma vie, mais rien ne m'avait prepare au moment ou le requin-baleine a tout simplement decide que j'etais du mobilier."
Je suis venu a Dhigurah pour les requins-baleines, comme tout le monde, et j’y suis reste trois jours de plus pour des raisons que je ne parviens toujours pas a articuler tout a fait. C’est l’une des plus longues iles habitees des Maldives — un eclat de sable d’environ trois kilometres d’un bout a l’autre et a peine deux cents metres de large du cote du village — et la moitie sud est un unique banc de sable ininterrompu borde d’arbres takamaka qui offrent une vraie ombre, ce qui sur une ile maldivienne est un luxe qu’on cesse tres vite de tenir pour acquis. Lia l’a appelee l’ile qui a oublie de cesser d’etre une plage. Elle n’avait pas tort.
La chose dans le chenal
La raison pour laquelle Dhigurah figure sur la carte de tout voyageur, c’est le chenal d’eau profonde juste au large, dans l’atoll d’Ari Sud, ou les requins-baleines se nourrissent toute l’annee plutot que de maniere saisonniere, ce qui en fait l’un des rares endroits sur terre ou l’on peut raisonnablement planifier un voyage autour de la rencontre avec le plus grand poisson vivant. Nous sommes sortis a sept heures avec un guide nomme Hussain, qui a repere le premier depuis le bateau en lisant une tache d’eau que j’etais sincerement incapable de distinguer de n’importe quelle autre. Il nous a dit de nous glisser a l’eau en silence, sans eclabousser, et de ne jamais nous mettre devant lui.

Le premier mesurait peut-etre six metres, un juvenile, la bouche legerement ouverte, se deplacant avec la lenteur insouciante d’une creature qui n’a jamais eu a se presser de sa vie. J’ai garde mes distances, en bon visiteur. Puis il a change de cap, est venu a mon niveau, et pendant une quarantaine de secondes nous avons nage en parallele assez pres pour que je voie les anatifes pres de sa queue et la constellation de points blancs que, m’a explique Hussain de retour sur le bateau, les chercheurs marins utilisent comme des empreintes digitales pour nommer et suivre chaque animal. Celui que nous avons rencontre etait dans la base de donnees. Il avait un nom. Cela m’a emu de maniere deraisonnable.
La plage en bikini et la longue marche vers le sud
Dhigurah est une ile locale, ce qui signifie que la moitie villageoise respecte la coutume maldivienne — tenue pudique, pas d’alcool — et que la moitie touristique a ete judicieusement delimitee en une plage en bikini designee sur la rive sud-ouest. J’ai apprecie l’honnetete de l’arrangement ; personne ne fait semblant, tout le monde connait les regles, et le resultat est un lieu qui semble habite plutot que mis en scene. Nous avons mange du poisson de recif grille et du garudhiya dans une maison d’hotes tenue par une famille de pecheurs jusqu’a l’arrivee des amateurs de snorkeling, et le pere sortait encore presque tous les matins par ce qui ressemblait davantage a une habitude qu’a un besoin.

La longue marche jusqu’a la pointe sud est le plaisir tranquille de l’ile, et celui que je recommanderais a quiconque pense que les Maldives ne sont que resorts et piscines a debordement. A maree basse le banc de sable s’etend sur ce qui semble une eternite, l’eau de part et d’autre dans deux nuances differentes d’impossible, et l’on peut marcher jusqu’a ce que le village derriere soi disparaisse et qu’il ne reste plus que du sable et des herons de recif traquant les hauts-fonds. Lia et moi l’avons fait au coucher du soleil le dernier soir, sans presque rien dire, et nous ne sommes revenus que lorsque la lumiere s’est eteinte. Cette marche, plus que le requin-baleine, est ce a quoi je pense quand je pense a Dhigurah.
Quand y aller
Les requins-baleines sont presents toute l’annee ici, ce qui est tout l’interet, mais l’eau plus calme et plus claire de la mousson du nord-est — grosso modo de decembre a avril — offre la meilleure visibilite et les traversees de chenal les plus douces. La mousson du sud-ouest apporte plus de vent et l’occasionnel apres-midi gache, mais aussi moins de bateaux et des prix de maison d’hotes plus bas, un compromis que je referais volontiers.