Chenonceau
"La plupart des châteaux gardent une rivière. Celui-ci se contente de la traverser à pied."
J’ai pour Chenonceau une faiblesse dont je ne prétendrai pas être objectif. De tous les châteaux de la Loire — et après une semaine à les parcourir, ils finissent par se fondre en une seule et interminable tapisserie de tourelles — c’est celui qui m’a cloué sur place. Il ne se tient pas au bord du Cher à la manière habituelle. Il l’enjambe directement, une longue galerie reposant sur cinq arches de pierre, de sorte que l’eau coule sous la salle de bal et que toute la structure semble flotter. Lia, qui se dit insensible à mes enthousiasmes architecturaux, est restée silencieuse une minute entière, ce qui, de sa part, équivaut à une ovation debout.
Le château des dames
On appelle parfois Chenonceau le château des dames, et le surnom est mérité. C’est une femme, Katherine Briçonnet, qui supervisa sa première construction. C’est Diane de Poitiers, maîtresse d’Henri II, qui fit bâtir le pont à arches sur le Cher et dessina les jardins. Et c’est Catherine de Médicis, veuve d’Henri, qui chassa sans tarder Diane à la mort du roi, prit le château pour elle et ajouta la magnifique galerie à deux étages au sommet du pont. Il y a une cruauté réjouissante dans toute cette histoire, et on la ressent en arpentant les sols : ce fut un lieu dirigé par des gens qui comprenaient le pouvoir et ne reculaient pas devant son usage.
L’intérieur récompense l’attention patiente. Les cuisines sont logées dans les piles du pont, au niveau de l’eau, de sorte que les cuisiniers travaillaient jadis avec la rivière glissant sous leurs fenêtres. À l’étage, la longue galerie au damier est inondée de lumière par des fenêtres des deux côtés, et pendant la Première Guerre mondiale elle servit d’hôpital militaire, des centaines de soldats blessés étant transportés sur les arches mêmes que Diane de Poitiers avait commandées quatre siècles plus tôt.

Les jardins et l’heure tranquille
Dehors, les deux jardins à la française se font face de part et d’autre de la cour d’entrée — celui de Diane d’un côté, celui de Catherine de l’autre —, une rivalité horticole figée dans le buis et la floraison. J’ai préféré celui de Catherine : plus petit, plus intime, avec une fontaine centrale et une vue en retour sur le château par-delà les douves. Nous y sommes allés en fin d’après-midi, quand les autocars s’étaient en grande partie vidés, et pendant une demi-heure glorieuse le lieu fut presque le nôtre. Un héron se tenait immobile dans les hauts-fonds du Cher. La lumière a teinté la pierre blanche de la couleur de la crème tiède.

Il y a sur le domaine un atelier floral où les jardiniers du château coupent et composent eux-mêmes les bouquets qui ornent chaque pièce : Chenonceau consomme apparemment d’énormes quantités de fleurs fraîches, et ils en cultivent l’essentiel sur place. C’est le genre de détail qui vous dit que le lieu est véritablement aimé, et pas seulement conservé.
Quand y aller : à la fin du printemps et au début de l’automne, avec les jardins à leur apogée et la foule au plus bas. Arrivez à l’ouverture ou dans les deux dernières heures de la journée ; la cohue des cars de midi est bien réelle. Associez-le à un déjeuner sans hâte dans le village voisin et vous tiendrez l’une des plus belles journées que la Loire puisse offrir.