Taka Makassar
"Une ile si petite qu'elle merite a peine le nom : une virgule de sable dans une mer immense, et pendant vingt minutes elle fut entierement a nous."
Nous avons failli sauter Taka Makassar. Apres trois jours de grands sites a Komodo (les dragons, le belvedere de Padar, les plages roses), un minuscule banc de sable au milieu de l’eau sonnait comme une halte de remplissage, le genre de chose dont les itineraires en bateau garnissent la journee. J’avais tort, et je le dis volontiers. Notre piroguier a coupe le moteur a cent metres et nous avons gagne le reste a gue dans une eau si peu profonde et si claire qu’on peinait a croire etre en pleine mer, et puis nous nous tenions dessus : une fine courbe de sable, peut-etre cent metres, avec absolument rien dessus. Pas un arbre, pas un rocher, pas d’ombre. Juste du sable et la mer de tous cotes.
Un banc de sable au milieu de la mer
Taka Makassar se trouve entre Komodo et les iles orientales du parc national, un bas croissant de sable corallien qui apparait et retrecit avec la maree. A maree basse, c’est une plage genereuse ; pres de la maree haute, il se reduit a une mince langue, et l’on m’a dit qu’aux plus hautes marees de vives-eaux il disparait presque. Le sable a le meme leger rougissement rose que les fameuses plages roses de Komodo (le meme corail rouge broye et les foraminiferes microscopiques meles au blanc), si bien que dans la bonne lumiere, avec l’eau turquoise autour, l’ensemble rayonne d’un rose doux. Se tenir en son milieu avec l’eau s’etendant jusqu’a l’horizon de tous cotes est une sensation vraiment etrange, comme echoue volontairement.

Il n’y a ici aucune infrastructure, et c’est tout l’interet. Ni vendeurs, ni abri, ni installations : on apporte sa propre eau et l’on respecte le fait qu’il n’y a pas la moindre ombre, car le soleil equatorial reflechi par le sable blanc est feroce. Lia, qui brule rien qu’a regarder une fenetre, a tenu une quinzaine de minutes sur le sable avant de battre en retraite dans l’eau, qui est de toute facon ou se passe la vraie action.
Les mantas d’a cote
Le recif qui cerne le banc plonge vers des chenaux plus profonds, et a quelques minutes seulement de Taka Makassar se trouve l’un des meilleurs sites a mantas du parc. Nous avons fait du snorkeling directement depuis le bord du banc au-dessus d’un corail corne de cerf grouillant de poissons de recif, puis notre guide a mene le bateau sur la courte distance jusqu’a la station de nettoyage des mantas, ou nous nous sommes glisses dans le courant et avons regarde deux mantas de recif, chacune facilement trois metres d’envergure, planer en lents cercles sous nous, totalement indifferentes a notre presence. L’une est passee assez pres pour que je voie le motif de taches de son ventre pale. C’est le genre de rencontre qui recalibre le sens de l’echelle ; les petits et maladroits, c’etait nous.

Nous avons eu le banc pour nous une vingtaine de minutes avant qu’un autre bateau n’arrive, puis un troisieme, et le charme s’est un peu rompu. Ce lieu n’est pas un secret, et un jour d’affluence plusieurs bateaux se partagent la bande a la fois. Mais le moment fait tout : arrivez tot ou tard et la magie de se tenir seul sur un lambeau de sable au milieu de la mer de Flores reste entierement intacte. Nous sommes repartis a contrecoeur, croutes de sel et assommes de soleil, et cela demeure l’un de mes souvenirs les plus nets de tout le parc.
Quand y aller : d’avril a novembre, la saison seche, pour une mer calme et la meilleure visibilite sous-marine ; les observations de mantas y sont bonnes toute l’annee, mais l’eau est plus claire hors des pluies. Prenez le bateau du matin pour devancer les foules d’excursion, et verifiez la maree, car le banc est le plus grand et le plus photogenique vers la maree basse.